Inutile d'insister longtemps sur la question: la vague de restructurations et de consolidations qui agite depuis plusieurs mois nombre de secteurs économiques a un prix lourd à porter. Les suppressions de postes de travail se chiffrent par dizaines de milliers avec leur lot de licenciements à la clé. Autrement dit, comme le stigmatise Jean-Luc Strohm, directeur de la Chambre vaudoise du commerce et de l'industrie: «Le XXe siècle a permis aux sociétés occidentales de se doter de technologies et d'équipements permettant de satisfaire à de gigantesques besoins. Mais ce XXe siècle a été catastrophique pour le genre humain.»

Large palette d'intervenants

C'est à partir de ce constat affligeant que le Forum de l'économie vaudoise propose cette année comme thème de réflexion «Les valeurs humaines prennent le pouvoir – L'homme, vrai capital de l'entreprise»*. De l'aménagement de l'espace professionnel (BDS & Partenaires) à la gestion de la santé dans l'entreprise (Gilbert Künzi, Jean-Charles Rielle), de la théorie (Jane Royston, Armand Hatchuel) à la pratique (Mecanex, Veillon, Domaine agricole Les Loveresses) et au syndicalisme (Jean-Pierre Ghelfi), la discussion sera menée sous ses différents aspects complémentaires.

«Il est certain que des entreprises considèrent que l'homme est le vrai capital de l'entreprise, expose Jean-Pierre Ghelfi; elles attachent donc beaucoup d'importance à la situation du personnel qu'elles emploient. Mais il est manifeste aussi que la valeur actionnariale (shareholder value) gagne du terrain; dans ces cas, la rentabilité du capital est manifestement devenue un objectif prépondérant. Il n'y a donc pas une économie identique partout et pour tous.» S'il est vrai qu'en Suisse, les patrons sont encore très nombreux à ne pas remettre en question les méthodes de travail qui ont fait leurs preuves dans le passé, une minorité de chef (fe) s d'entreprise, notamment parmi la génération montante, considère que les gains de productivité ont un lien direct avec la motivation des collaborateurs. Et pas seulement dans les entreprises à haute valeur ajoutée.

En guise d'exemple, Jane Royston, détentrice de la chaire Branco Weiss à l'EPFL, cite le géant américain General Electric. Pour tenter d'améliorer la productivité d'une de ses usines de travail à la chaîne, les dirigeants ont divisé les travailleurs en deux groupes pour effectuer plusieurs changements dans les conditions de travail du premier groupe. Ils ont commencé par augmenter la luminosité sur le lieu de travail pour ensuite la baisser; ils ont ensuite accéléré la vitesse de la chaîne pour de nouveau la ralentir. Résultat paradoxal: à chaque modification, ils ont pu constater une nette amélioration se traduisant par des gains de production dans les deux groupes. La conclusion n'a pas mis long à s'imposer: les salariés ont eu l'impression qu'ils avaient de l'importance pour l'entreprise parce que pour la première fois, l'encadrement s'intéressait à eux.

Conditions de travail et rendement financier

«C'est toute la question de la motivation, argumente Jane Royston, en sachant qu'elle n'est évidemment pas la même pour tout le monde. S'il est clair que certains paramètres administratifs sont indispensables, comme par exemple un salaire correct ou des conditions de travail décentes, ce n'est pas en insistant lourdement sur ces aspects, à savoir un bureau plus spacieux ou un salaire faramineux, que l'on obtiendra davantage de motivation. L'intérêt au travail, la reconnaissance publique, une promotion, une ambiance agréable, la responsabilisation sont des facteurs qui peuvent se révéler décisifs. Il s'agit donc de bien analyser la question pour chaque employé.»

Chez Mecanex, Nicola Thibaudeau, présidente et directrice générale, ne fait pas autre chose. Chaque année, les 38 employés entament un processus de discussion et de consultation pour analyser leurs envies, leur bien-être et leurs besoins. L'un d'entre eux émet-il le désir de suivre un cours de formation continue ou complémentaire. L'entreprise entre systématiquement en matière quant au financement, certaine d'en bénéficier de manière indirecte. «Quand j'entends à l'extérieur que l'ambiance chez Mecanex est excellente, commente Nicola Thibaudeau, j'en conclus que la démarche est positive.» Entre valorisation du capital humain ou du capital financier, certaines entreprises ont donc fait le choix. Elles viendront en témoigner lors du prochain forum, démontrant également que cette option n'est assurément pas irréconciliable avec des résultats financiers, bien au contraire.

* 7e Forum de l'économie vaudoise, jeudi 9 septembre, Palais de Beaulieu, Lausanne.