ENERGIE

Rénover le réseau électrique: une très lourde facture

Le réseau électrique est saturé. La transformation et l’extension des lignes nécessitent un investissement d’au moins 20 milliards de francs. La sortie du nucléaire complique la donne. L’injection de courant vert pose des problèmes particuliers

Le Conseil fédéral va présenter très prochainement les moyens qu’il entend mettre en œuvre pour sortir du nucléaire en moins de 25 ans tout en assurant l’approvisionnement en électricité du pays. Une dizaine de lois devront être modifiées.

L’attention se focalise sur la forte adaptation du système de production nécessaire pour remplacer la part de 40% que représente le courant d’origine nucléaire produit en Suisse, et répondre à la disparition du volant de manœuvre que procurent les importations substantielles d’électricité atomique française. Le débat porte sur la nécessité ou non de construire quatre à six centrales à gaz «transitoires» et sur la manière de promouvoir la production d’énergie photovoltaïque et éolienne.

Cette approche masque un enjeu pour le moins aussi important: le défi de l’extension et de la transformation du réseau électrique. Cet investissement, qui conditionne la réussite de la sortie du nucléaire, est gigantesque. Doris Leuthard, conseillère fédérale en charge de la politique énergétique, évalue à 30 milliards de francs le coût de la sortie du nucléaire. Or la transformation des lignes à haute tension et du réseau de distribution, non comprise dans ce montant, coûtera à elle seule, selon les calculs de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), plus de 19 milliards de francs. Il s’agit d’une estimation basse selon le bureau d’étude spécialisé Advisory House, qui établit une fourchette variant de 25 à 30 milliards de francs sur une période de 20 à 30 ans.

Les Académies suisses des sciences ont publié récemment un volumineux rapport sur l’approvisionnement de la Suisse en électricité. Cette organisation, qui regroupe les chercheurs de plusieurs branches, tire la sonnette d’alarme. «L’acceptation du maintien de points faibles dans le réseau serait irresponsable», avertit-t-elle.

Plusieurs de ces points faibles se situent en Suisse romande, région mal reliée à la Suisse alémanique par les «autoroutes électriques». Le bouclage du réseau, qui permet d’éviter des coupures d’électricité par un rattachement à deux provenances de production géographiquement différentes, n’est pas complet. Certains de ces points faibles, qui doivent être éliminés par la réalisation de la ligne à très haute tension Galmiz-Verbois, en chantier ralenti depuis 30 ans, ou la ligne Chamoson-Chippis, en conflit judiciaire devant le Tribunal fédéral, étaient déjà connus avant la catastrophe de Fukushima. Selon Pierre-Alain Graf, directeur de Swissgrid, société gestionnaire du réseau à très haute tension de 6800 km, 4 à 6 milliards de francs doivent être investis. La ligne Galmiz-Verbois doit assurer le bouclage du réseau, alors que celle de Chamoson-Chippis est indispensable pour pouvoir utiliser tout le potentiel des barrages valaisans, en particulier les installations de pompage turbinage de Nant de Drance actuellement en construction.

Mais le défi se situe aussi à un autre niveau, celui du réseau de distribution de moyenne et basse tension qui s’étend sur 250 000 kilomètres. La sortie du nucléaire, qui correspond à la stratégie du Conseil fédéral, change complètement la donne. Pour remplacer l’électricité d’origine nucléaire, il faudra compter en partie sur l’énergie éolienne et photovoltaïque. Ce type de production devrait apporter 23 milliards de kWh par an en 2050, soit plus du tiers de la consommation actuelle.

L’injection de ce courant vert, qu’il soit produit en Suisse ou importé, pose deux problèmes au niveau des réseaux. D’une part, il est aléatoire puisqu’il dépend des conditions météorologiques, ce qui contribue à déstabiliser le flux de courant électrique qui doit être équilibré en permanence car la production doit exactement correspondre à la demande du moment, au quart d’heure près.

D’autre part, le mode de production décentralisé, via une multitude de toits et quelques petits parcs éoliens éloignés des grands centres urbains, n’est pas adapté à la configuration actuelle du réseau. Il est techniquement conçu de manière unidirectionnelle, soit des grandes installations, comme les centrales nucléaires ou les barrages hydrauliques, vers les utilisateurs via des lignes de plus en plus petites et de tension dégressive.

A l’avenir, une production photovoltaïque importante devra pouvoir être injectée en bout de ligne. Si la quantité d’électricité «exportée» est plus importante que la quantité «importée», les installations actuelles de faible tension sont endommagées. Il faudra donc renforcer le réseau d’acheminement et construire jusqu’à 85 000 km de nouvelles lignes à moyenne et basse tension. La facture est estimée, par la branche électrique, à quelque 15 milliards de francs.

A cela s’ajoutent les investissements nécessaires pour mettre au point un système de réseaux intelligents (smart grid) et de compteurs intelligents (smart meter) qui permettront de gérer de manière informatisée les flux bidirectionnels d’électricité et d’enclencher les appareils au moment opportun.

L’Allemagne a décidé de consacrer 7 milliards d’euros à cette nouvelle technologie. En Suisse, le chiffre de 2 milliards de francs est articulé, auquel s’ajoute 1 milliard de francs pour les compteurs intelligents. Le système smart grid permettrait de réduire la consommation de 8%, alors que les économies prévues liées aux compteurs intelligents dépassent, en moyenne, 2 milliards de francs.

Qui paiera? C’est la grande question. Alors que le Conseil national a refusé de rendre obligatoire la pose de compteurs intelligents, les entreprises électriques discutent en ce moment avec l’OFEN du droit d’augmenter le coût du timbre de distribution pour financer cette évolution technologique. Une hausse du taux d’intérêt autorisé sur le capital investi dans les réseaux (WACC) est également en discussion. Il pourrait passer de 3,83 à 5%. Globalement, le coût du réseau reporté sur le consommateur pourrait doubler, ce qui entraînerait une augmentation pouvant aller jusqu’à 9 centimes par kWh.

Le Conseil fédéral envisage deux mesures pour faciliter les investissements indispensables dans le renforcement du réseau électrique: augmenter le taux de la WACC, et réduire les possibilités de recours contre les projets de lignes à haute tension.

La sortie du nucléaire, qui correspond à la stratégie du Conseil fédéral, change complètement la donne

Qui paiera? C’est la grande question. Globalement, le coût du réseau reporté sur le consommateur pourrait doubler

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