Politiques monétaires

La rentrée agitée des banquiers centraux

Les marchés guetteront les messages délivrés au forum économique de Jackson Hole, aux Etats-Unis, du 23 au 25 août. Les tensions commerciales et la crise turque seront au centre des discussions

Ne pas se fier à la quiétude de ses prairies verdoyantes ni au calme de ses eaux prisées des pêcheurs. Cette année, le cadre idyllique de Jackson Hole, bourgade nichée au cœur des montagnes américaines du Wyoming, sera le théâtre de vives inquiétudes. Entre les murs feutrés de l’hôtel où ils se réunissent du jeudi 23 au samedi 25 août, les grands banquiers centraux de la planète devraient débattre des tensions commerciales, de la tempête soufflant sur l’économie turque ou des dernières déclarations choc de Donald Trump.

Celles-ci ont illustré une fois de plus l’absence de tabou du président des Etats-Unis. Lundi 20 août, trois jours avant l’ouverture du forum, il s’est de nouveau montré hostile à la hausse des taux entamée par la Réserve fédérale (Fed). «Je ne suis pas emballé», a-t-il déclaré à l’agence Reuters, exaspérant tous ceux attachés à la sacro-sainte indépendance de l’institution. «Nous parlerons beaucoup de cela entre nous, confie un habitué de Jackson Hole. Et, bien sûr, de la crainte de voir l’économie mondiale vaciller sous les coups du protectionnisme.»

Nous n’attendons pas de déclarations susceptibles de surprendre les marchés

Omair Sharif, économiste, Société Générale

Comme tous les ans depuis 1978, investisseurs et économistes guetteront de près ce rendez-vous clé de la rentrée financière. Outre Jerome Powell (Fed), Mario Draghi (Banque centrale européenne) et Haruhiko Kuroda (Banque du Japon) seront également présents, ainsi qu’une flopée d’universitaires de haut vol. A l’origine consacré à des discussions techniques, ce grand symposium a pris une importance majeure pendant la crise. Notamment en 2010, lorsque Ben Bernanke, président de la Fed à l’époque, y avait dévoilé que son institution s’apprêtait à lancer un second programme de rachat de titres financiers (le quantitative easing en anglais, ou QE) pour relancer l’activité. Mario Draghi lui avait emboîté le pas en 2014.

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En 2017, Janet Yellen, qui a succédé à Ben Bernanke, a défendu – en vain – la régulation financière que Donald Trump s’emploie à détricoter depuis son arrivée. Que réservera le cru 2018? Jerome Powell profitera-t-il de son discours du 24 août pour rappeler l’indépendance de l’institution? Confirmera-t-il la nouvelle hausse des taux attendue le 26 septembre – quitte à irriter un peu plus le président – ou donnera-t-il d’autres indications sur les mesures à venir? «Nous n’attendons pas de déclarations susceptibles de surprendre les marchés», juge Omair Sharif, économiste à la banque de financement et d’investissement du groupe Société Générale.

Du moins, pas officiellement. Car il en va de Jackson Hole comme du Festival d’Avignon: la programmation «on» se distingue du «off». Et c’est parfois au sein de la seconde que tout se joue. Côté «on», le thème de l’année sera «L’évolution de la structure des marchés et les implications pour les conséquences monétaires». Intitulé à première vue abscons, derrière lequel se cache une question clé: pourquoi l’amélioration du marché du travail ne génère-t-elle pas plus d’inflation des salaires? Si ces derniers frémissent enfin aux Etats-Unis, ils restent relativement peu dynamiques au regard de la faiblesse du chômage (3,9%). Et le constat vaut pour l’ensemble des pays industrialisés. «Cela remet en question les modèles sur lesquels repose l’action des instituts monétaires», souligne Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel BGC.

Mutations de l’emploi, montée en puissance des monopoles…

En cause: les mutations de l’emploi, partout plus précaire, avec un taux de syndicalisation en chute libre. Mais aussi les évolutions technologiques et la montée en puissance des monopoles, en particulier outre-Atlantique. «La concentration a augmenté depuis vingt ans dans la plupart des secteurs de l’économie américaine, détaille Sophie Guilloux-Nefussi, économiste à la Banque de France, auteure d’une note sur le sujet. Cette tendance contribue à la hausse de la part des profits et à la baisse de celles du travail dans le revenu intérieur.» D’où l’anémie des salaires.

Alors qu’à l’été 2017 la reprise mondiale était synchronisée et l’optimisme généralisé, le panorama 2018 est bien plus complexe

Gregory Daco, économiste, Oxford Economics

En outre, les grandes entreprises en position dominante ne sont plus défiées par la concurrence et sont moins poussées à innover. Ce qui favorise le tassement des investissements, au risque que cela nuise à la croissance de long terme. S’ajoute à cela l’essor de géants de la vente en ligne présents sur plusieurs continents, comme Amazon: ils perturbent la façon dont se forment les prix, tantôt en accentuant la concurrence, tantôt en l’éradiquant. Et c’est un problème pour les banques centrales: à quelle jauge peuvent-elles se fier si l’inflation, leur baromètre traditionnel, ne permet plus de mesurer correctement la surchauffe de l’économie?

«Panorama 2018 complexe»

C’est précisément pour éviter ce risque de surchauffe que la Fed a entamé fin 2015 le relèvement progressif de ses taux. Stimulée par la réforme fiscale, la croissance américaine a dépassé les 4% au deuxième trimestre, au plus haut depuis quatre ans. Tout pousse Jerome Powell à poursuivre la normalisation de sa politique ces prochains mois, notamment en liquidant peu à peu les titres financiers achetés pendant la crise. A moins que l’horizon conjoncturel ne s’assombrisse. «Alors qu’à l’été 2017 la reprise mondiale était synchronisée et l’optimisme généralisé, le panorama 2018 est bien plus complexe», résume Gregory Daco, économiste chez Oxford Economics, à New York. L’économie européenne a nettement ralenti en début d’année, les tensions commerciales jettent une ombre sur l’avenir du multilatéralisme bâti durant l’après-guerre, et la tempête secouant les devises émergentes inquiète.

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En particulier la livre turque, qui a dégringolé de plus de 40% face au dollar depuis le début de l’année – un plongeon aggravé par les tensions diplomatiques avec Washington. «Les pays très dépendants des financements extérieurs, comme l’Argentine ou l’Afrique du Sud, ont également vu leurs devises trinquer ces dernières semaines, fragilisées par le relèvement des taux de la Fed et la hausse du dollar», explique Gregory Daco. Les optimistes soulignent que les pays émergents sont plus solides que pendant la dernière récession. Les autres redoutent malgré tout un effet domino, constatant que les leçons de la crise sont loin d’avoir été tirées partout…

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