«Au début, mon conseiller au chômage ne voulait pas entendre parler de mon nouveau projet professionnel: il continuait de me dire de postuler dans la finance.» Emilie* a 31 ans. Elle sait que la réorientation, désormais souvent présentée comme un «passage obligé» dans une vie, est loin d’être toujours une évidence.

Après un bachelor et un master assez généralistes en Suisse romande, elle effectue, un peu par hasard, un stage très spécialisé dans la finance. Un emploi qui lui plaît moyennement. Mais ses études finies, cette ligne sur son CV est celle qui intéresse vraiment les entreprises. Elle finit par accepter un poste, en se disant qu’elle pourra toujours changer plus tard. Mais Emilie est de plus en plus triste au travail.

«Je m’enfermais»

«J’ai réalisé que je m’enfermais et que je ne pourrais plus bouger si je continuais à un poste aussi spécifique. En même temps, j’ai découvert la communication en voyant ce que faisait une collègue», raconte-t-elle. Elle suit alors des cours du soir pendant un an et démissionne.

Mais dans le secteur qui l’intéresse, tous les emplois demandent plusieurs années d’expérience et quand elle obtient une réponse à sa postulation, c’est pour s’entendre dire qu’on lui a préféré un profil «plus proche de celui demandé».

Un témoignage qui ne surprend pas Claudia Jonczyk Sédès, directrice de l’Institut de management de l’Université de Neuchâtel et professeure de management stratégique. «Avec un système éducatif plus spécialisé, cette observation est assez répandue. Le marché du travail suisse dispose d’un excellent système d’apprentissage et de diplômes pour instruire et former les gens à des professions spécifiques. L’inconvénient est qu’il y a moins de tolérance pour changer complètement de voie par la suite.» Elle ajoute que la réaction des employeurs peut être un mélange de peur – cette personne sera-t-elle capable d’apprendre, d’être performante? – et de complaisance. «Si j’ai des candidats qui ont déjà la formation, les compétences et l’expérience, pourquoi investir du temps supplémentaire pour former une personne au parcours différent?»

Malgré un certificat médical qui atteste que son précédent travail affectait sa santé, le conseiller au chômage d’Emilie continue de l’orienter un premier temps dans ce secteur. Ce qu’elle refuse de faire: «Ça aurait marqué un nouveau pas dans la direction dans laquelle je ne veux pas aller.» Aujourd’hui, l’horizon d’Emilie s’éclaircit: elle a obtenu une mission temporaire comme chargée de communication grâce au programme PPE +à Genève (Programme préparatoire à l’emploi pour des personnes qualifiées ou un minimum expérimentées qui ont besoin d’une expérience initiale ou complémentaire). Et grâce au réseau créé lors de cette expérience, elle a décroché un contrat à durée déterminée.

«S’il existe une restriction médicale ou une impossibilité d’exercer le métier en raison de l’évolution du marché du travail, le conseiller en personnel doit le prendre en compte, réagit Caroll Singarella, directrice du Service des mesures pour l’emploi à Genève. Les conseillers vont voir là où il y a le plus d’opportunités d’emploi. L’aspiration des personnes est prise en compte, mais le projet de réinsertion doit être réaliste et réalisable rapidement. Si ce n’est pas le cas, on essaie de trouver une alternative qui permette d’aller le plus possible dans le sens souhaité.»

La pénurie comme déclic?

Un élément pourrait changer la donne pour des profils comme ceux d’Emilie: la pénurie de personnel dont souffre la Suisse. «Nous cumulons aujourd’hui un taux de chômage très bas avec des besoins en personnel très élevés, observe Laurent Vacelet, directeur Suisse romande chez Manpower. Les ressources humaines doivent par conséquent abaisser leur niveau d’exigence. Bien sûr, toutes les entreprises ne sont pas dans cette tendance, certaines n’ont pas de temps pour former ou attendent un parcours très spécifique, mais la pénurie accélère ce processus.» Claudia Jonczyk Sédès le rejoint: «Sans vouloir être cynique, il faut parfois que la pression sur le marché du travail soit assez forte pour que les employeurs soient davantage disposés à examiner des profils moins conventionnels.»

Antonina Munafo, responsable ressources humaines pour le pôle muséal Plateforme 10, auparavant RH pour le domaine bancaire, encourage ainsi les recruteurs à élargir leurs horizons en toute situation, même s’il n’y a pas de pénurie de talents. «C’est là aussi que notre métier devient intéressant: lorsque nous prenons conscience de nos biais cognitifs qui peuvent nous amener à écarter quelqu’un injustement à cause de son âge, par exemple. Nous devons nous ouvrir aux profils différents, dont le parcours riche apporte une valeur ajoutée à l’institution. Nous recrutons des personnes et non pas des CV. Les ressources humaines évoluent dans ce sens-là.» Elle souligne qu’il existe aussi de belles histoires de reconversions réussies.

L’importance du réseau

Les candidats eux-mêmes ont aussi leur rôle à jouer, rappelle Antonina Munafo. D’abord en étant conscients et en acceptant le risque que peut représenter une réorientation et en se documentant bien sur le secteur en amont. «Il faut aussi pouvoir identifier les compétences acquises dans la première vie professionnelle qui peuvent être transférées dans ce nouveau domaine. Donner des exemples concrets de réalisations qui illustrent ces compétences est important. Se constituer un réseau, en se rendant notamment à des conférences, est aussi essentiel», ajoute-t-elle. «Cela fait une grande différence si vous pouvez mobiliser quelqu’un dans l’entreprise que vous visez qui exprime sa confiance dans le fait que vous réussirez une telle transition», renchérit Claudia Jonczyk Sédès.

Mais un nouvel arrivant a-t-il vraiment ses chances face à celui ou celle qui coche toutes les cases? Pour Laurent Vacelet, c’est davantage le cas aujourd’hui parce que «les entreprises accordent plus d’importance au savoir-être, aux qualités humaines, à la résistance au stress», ces fameuses soft skills. Pour autant, dit-il, que le candidat puisse les mettre en avant lors d’un entretien.

Des entretiens dans le secteur qu’elle vise, Catherine, 48 ans, ne parvient pas à en obtenir. Après sa scolarité, des métiers comme ceux du journalisme et de la communication lui donnent l’impression d’être réservés à une certaine élite. «Alors, même si j’étais plutôt une littéraire, je suis entrée dans un environnement business, comme assistante commerciale. J’ai aussi passé dix ans à Londres, dans la vente notamment», développe-t-elle.

Des milliers de francs dépensés

Mais en 2012, Catherine perd son emploi et se remet en question: c’est de journalisme ou éventuellement de communication qu’elle rêve. Elle effectue alors à distance – maintien d’une activité professionnelle oblige – une formation d’un an et demi en France en journalisme via un organisme reconnu par l’Etat, qui lui permet d’obtenir un certificat. Elle effectue d’autres formations continues, ouvre un blog. «On ne peut pas dire que ma formation m’ait apporté grand-chose, hormis pour mon intérêt personnel, et j’y ai dépensé des milliers de francs, confie-t-elle. On ne m’a jamais donné ma chance, je n’ai pas de réponse à mes postulations.»

Catherine dénonce une certaine hypocrisie entre le discours sur la réorientation et les possibilités de la concrétiser, «mais peut-être que ça l’est davantage pour d’autres métiers», relève-t-elle. Elle envisage de laisser tomber sa réorientation et de continuer à écrire comme activité annexe. Elle passe cette semaine un entretien… dans son «ancien» domaine. «J’ai l’impression de payer le fait de ne pas avoir choisi la bonne voie à 18 ans», regrette-t-elle.

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* Prénom d’emprunt.