En dressant le bilan de sa première année au gouvernement, Christoph Blocher a prononcé lundi dernier une phrase qui aurait mérité plus d'attention que sa nouvelle diatribe anti-fonctionnaires. «L'adhésion à l'Union européenne n'est plus un but stratégique du Conseil fédéral, c'est un succès», a-t-il déclaré. On ne sait ce qui est le plus stupéfiant: le fait qu'un conseiller fédéral signale en passant, presque distraitement, l'abandon d'un objectif stratégique auquel le gouvernement n'a jamais officiellement renoncé. Ou l'absence de toute réaction de ses collègues à cet acte de décès.

Peut-être qu'au fond d'eux-mêmes, les autres conseillers fédéraux sont d'accord avec Christoph Blocher, seule la crainte de créer d'inutiles remous à Bruxelles les empêchant de s'afficher aussi ouvertement. Après tout, une demande d'adhésion peut rester des lustres au congélateur et même y être oubliée. Pendant ce temps, les affaires continuent, et elles ne sont pas mauvaises.

Voyez le constat que dressait vendredi dans ces colonnes Francis Sermet, responsable de la promotion économique Vaud-Neuchâtel-Valais (et bientôt Jura): jamais autant d'entreprises internationales ne se sont bousculées au portillon helvétique qu'en 2004, certaines quittant même une capitale européenne pour venir en Suisse. La fiscalité des holdings et des sociétés dites «principales» (organisatrices de l'activité au niveau mondial) est devenue un atout majeur, même si ce n'est pas le seul.

Un changement peu perceptible mais essentiel s'est produit. La Suisse ne se contente plus de défendre le secret bancaire. Elle est passée ouvertement à l'offensive fiscale, encouragée en cela par les innovations parfois iconoclastes des nouveaux membres de l'UE. Marcel Ospel, président du conseil d'administration de UBS, le relevait jeudi dans Cash: «Les Etats d'Europe orientale ont adopté une attitude hautement compétitive. C'est la nôtre, et c'est la bonne. Cette concurrence va se répercuter sur l'ensemble de l'UE. La tendance au cartel fiscal européen est ainsi brisée.»

La répercussion anticipée par Marcel Ospel n'étant pas pour demain, il est probable que la Suisse tourne le dos, pour de bon et pour longtemps, à l'UE dans sa forme actuelle. Le jeu en solo l'effrayait un peu. Décomplexée, elle semble y prendre goût.