Lundi dernier, le tribunal de commerce de Paris a condamné Morgan Stanley à payer 30 millions d'euros au groupe de luxe LVMH pour réparer le «préjudice moral» causé à ce dernier par les commentaires «biaisés» de son analyste Claire Kent. Morgan Stanley, au moment des faits, vendait ses conseils à Gucci, qui cherchait précisément à échapper à la convoitise de LVMH.

Bien entendu, le président de Morgan Stanley France a aussitôt dénoncé un jugement «terrifiant» qui musellera l'analyse critique. Bien entendu, on n'est pas obligé de le suivre.

Dans le cas particulier, les faits relevés par le tribunal sont suffisamment accablants pour qu'il y ait de sérieux doutes sur l'épaisseur de la «muraille de Chine» qui séparait l'analyse de l'activité conseil de la banque. Ainsi, Morgan Stanley a mentionné 95 fois – par erreur – qu'un de ses salariés était administrateur de LVMH tout en oubliant systématiquement de rappeler que Gucci était son client…

Plus généralement, l'affaire rappelle que le ménage reste à faire dans le monde des analystes européens. Le titre lui-même recouvre tout et n'importe quoi, du chercheur rigoureux au bricoleur moutonnier. L'enjeu de l'indépendance, souligné par l'affaire ci-dessus, est certes important, mais ce n'est pas le seul. En Europe, il faudrait déjà se soucier de compétence. Ainsi, combien d'analystes dissertant sur les mésaventures comptables d'Adecco la semaine dernière avaient-ils prévenu les investisseurs de ce risque avant que celui-ci ne se réalise?

L'Union européenne est en train d'adopter une directive sur les «abus de marché» obligeant les analystes à préciser leurs sources, leurs méthodes de travail, à déclarer leurs intérêts financiers. L'Association suisse des analystes financiers et gestionnaires de fortune veut mettre en place un système d'évaluation qui comparera leurs recommandations aux performances effectivement réalisées par les sociétés étudiées.

Ces mesures rendront le métier d'analyste plus exigeant, plus coûteux. Elles entraîneront, inévitablement, une concentration des forces. Un conseil aux survivants: soyez plus critiques qu'aujourd'hui – pas moins!