Achèterions-nous pour, disons, 5000 francs, une voiture subventionnée par les compagnies d'essence qui, en échange, factureraient le litre à 30 francs? Un calcul rapide nous amènerait à rejeter cette offre «alléchante». Mais en matière de téléphonie mobile, on dirait qu'il n'y a plus de consommateurs rationnels. Les Suisses continuent de se ruer sur des appareils «bradés» qu'ils paient en réalité au prix fort vu les tarifs de communication pratiqués ensuite par les opérateurs.

Les clients connaissent-ils au moins ces tarifs? Non. Une enquête de la HES des deux Bâles citée dans un excellent article d'Erich Bürkler paru dans La Vie économique conclut que 95% (!) des personnes interrogées ne savent pas vraiment ce qu'elles paient. La publicité volontairement brouillonne et opaque des opérateurs l'explique en partie, la paresse humaine fait le reste.

Quand le consommateur roupille, la concurrence meurt et les prix restent élevés. Les marges de Swisscom Mobile sont de 50 centimes par franc, et le niveau général des prix dans le secteur n'a presque pas varié en Suisse depuis plusieurs années alors qu'il chutait en Asie à la faveur de la baisse énorme des coûts d'équipement. Le législateur avait cru ouvrir le jeu en vendant des licences à de nouveaux acteurs. On voit qu'une entente de fait entre eux persiste, et ce n'est pas l'assaut de Cablecom dans la téléphonie fixe annoncé la semaine dernière qui y changera quelque chose dans un proche avenir: si l'enjeu du futur est peut-être le contenu diffusé par le câble coaxial ou le fil de cuivre, comme le clame Swisscom, c'est bien dans la téléphonie sans fil que s'engrangent les millions d'aujourd'hui et de demain.

La solution au manque de concurrence n'est pas simple. Un retour aux prix administrés n'arrangerait rien, et on voit bien que la répartition du marché entre quelques gros acteurs ne suffit pas. En France comme en Suisse, les autorités tentent actuellement d'en attirer de nouveaux, comme le casseur de prix Tele2, l'idée étant qu'au lieu de construire un nouveau réseau de A à Z, ceux-ci louent, en partie du moins, l'infrastructure existante à un prix raisonnable et fassent ensuite profiter le client de frais d'exploitation réduits.

Les difficultés de Tele2 à percer montrent que les résistances sont fortes du côté de ceux qui détiennent les infrastructures. «Il faut bien qu'on gagne un peu d'argent», lançait l'autre jour un cadre de Swisscom. Toute la question est de savoir ce qu'on entend par «un peu». On peut soupçonner des rentes persistantes de situation, mais elles sont difficiles à démontrer.

En attendant, suggérons, en cette période d'examens, que tous les professeurs testant les connaissances économiques de leurs élèves décortiquent le téléphone mobile comme cas d'école de faux «cadeaux», et voyons si les pianoteurs de SMS ont des idées à ce sujet.