«Unilatéral», «choquant», «insensé»: les adjectifs se bousculent dans la bouche des chefs d'entreprise et des autorités suisses. Une décision prise par un obscur comité européen du code des douanes et révélée mercredi dernier semble remettre en cause un acquis important de l'accord de libre-échange conclu en 1972 entre l'Union européenne et la Suisse. Dès le 1er mars, les produits de l'UE importés en Suisse puis réexportés vers un pays de cette dernière seront frappés d'un droit de douane. Survenant au moment où les négociations bilatérales entre Suisse et UE traversent une phase orageuse, la mesure a immanquablement suscité une bouffée de paranoïa. Bruxelles nous cherche des noises, Bruxelles fait pression pour que nous lâchions du lest sur d'autres dossiers!

Mais à quelles marchandises s'appliquera concrètement ce droit de douane? Et à combien se montera-t-il? Personne, à l'administration fédérale des douanes ou au secrétariat d'Etat à l'économie, ne peut répondre à ces questions. La Suisse s'étonne, proteste, s'indigne, mais n'arrive pas à cerner l'enjeu réel et semble avoir été prise de court.

Vu l'état lacunaire des informations, on en est réduit aux hypothèses. La plus simple veut que des fonctionnaires européens aient fait un excès de zèle, leurs supérieurs n'ayant pas réalisé la portée politique du geste. C'est possible, mais l'histoire des relations Suisse-UE montre que les décisions de Bruxelles tombent rarement par hasard.

Une autre hypothèse est que l'Union européenne a sciemment provoqué un incident pour dénoncer un régime couvrant pas mal d'abus. Car que sont enfin ces marchandises transitant par la Suisse avant de repartir vers l'UE: des composants auxquels les entreprises helvétiques ajoutent une valeur réelle? On aimerait le croire. Mais les déclarations candides d'un patron romand jeudi à la télévision laissent entrevoir autre chose. L'homme montrait un trépied «made in France», sur lequel il vissait un instrument de lecture optique fabriqué dans ses ateliers. Et l'ensemble (trépied compris) acquérait ainsi le label «swiss made», justifiant on l'imagine un prix reflétant cette qualité.

Ce petit tour de passe-passe rappelle le fameux épisode de la viande des Grisons, dont on a découvert lors d'un différend surgi au cours de premières négociations bilatérales Suisse-UE qu'elle était en réalité argentine, seule la phase finale de sa préparation se faisant sur territoire helvétique. Combien de petits profits similaires sont-ils rendus possibles par des règles de provenance laxistes? On sait par exemple que le «swiss made» horloger est loin d'offrir une garantie absolue.

A s'intéresser de plus près aux conséquences de la récente décision douanière européenne, on risque de découvrir une réalité plus complexe – et potentiellement embarrassante pour certains industriels – que celle imaginée ces derniers jours.