Il aura suffi de quelques lignes dans le supplément hebdomadaire du Tages Anzeiger pour que le président de la direction générale du Credit Suisse Group devienne quasiment un pestiféré. Lukas Mühlemann y estimait que le marché n'est pas libre en Suisse dans de nombreux secteurs. Ainsi, les assurances des bâtiments, les banques cantonales, les transports, l'énergie, les médias de droit public et les écoles devraient être privatisés. Quant au système politique suisse, il serait trop consensuel et trop lent. Ce disant, le banquier a apparemment ouvert une boite de Pandore.

Il n'a en fait rien dit d'autre qui n'ait déjà été affirmé dans un célèbre livre blanc ou dans chaque analyse de la Suisse que publie l'OCDE. Il n'a rien affirmé d'autre que ce que lance, depuis la tribune du Conseil national, un député connu aussi pour son statut de chef d'entreprise. Il n'a rien suggéré d'autre que ce que beaucoup d'entrepreneurs estiment en privé comme indispensable.

Dès lors, pourquoi un tel haro sur ses suggestions? Peut-être, parce qu'avec la brutalité de l'ex-consultant de McKinsey, il pose tout simplement la question du pouvoir des dirigeants économiques. Ceux-ci sont régulièrement mais discrètement consultés par les hommes politiques. Il est en effet indispensable de savoir si leurs décisions ne seront pas en porte à faux par rapport à une réalité économique dont ils sont souvent très éloignés. Cela appartient à un ordre des choses qu'il ne faut pas remettre en cause. Ces dirigeants doivent rester dans leur coin!

En mettant à plat des idées néo-libérales éculées, Lukas Mühlemann a en fait brisé cette omertà. Inélégamment, parce qu'il aurait ainsi abusé de son statut de grand banquier pour mieux les faire passer. Du chantage en quelque sorte… Pourtant, plus qu'une «attaque générale lancée contre un Etat social», comme le lui reproche la gauche, il faut surtout voir dans ce coup de gueule l'expression d'un ras-le-bol des milieux économiques face à un monde politique qu'ils estiment être complètement déphasé par rapport au développement de la société. A défaut de l'écouter, il faudrait au moins l'entendre.