Entreprises

Reprendre l’affaire familiale: une bonne idée?

Un changement de génération renferme un potentiel d’affaires énorme s’il est mené au bon moment et de la bonne manière. Analyse

Faut-il léguer l’entreprise familiale à ses enfants? Dans leur livre Pensez comme un freak! (éditions De Boeck Supérieur), Steven Levitt et Stephen Dubner répondent que oui, si votre objectif est de la faire couler. Les deux auteurs rappellent que de nombreuses études montrent qu’il vaut mieux recruter un dirigeant extérieur, en particulier si les chefs d'entreprises qui veulent léguer leur bien à la génération suivante ne possèdent pas un avis objectif sur les compétences de leur progéniture. Autrement dit, il y aurait un peu de vrai dans le dicton: «la première génération construit, la deuxième développe ou consolide, et la troisième détruit». 

Les entreprises familiales au Japon ont trouvé de longue date une solution à ce problème: elles nomment un nouveau PDG qui ne fait pas partie de la famille et l’adoptent légalement. C’est la raison pour laquelle presque 100% des adoptions au pays du Soleil Levant concernent des hommes adultes.

Les entreprises familiales résistent mieux en temps de crise

La théorie «des trois générations» ne fait cependant pas l’unanimité chez les experts. Nicole Conrad, secrétaire générale de Relève PME et responsable du soutien aux entreprises au Centre Patronal, explique que la survie d’une entreprise transmise est meilleure que celle des entreprises créées. «Les statistiques montrent que 95% des entreprises transmises survivent au-delà de 5 ans alors que ce n’est le cas que pour 50% des créations d’entreprises.» Plusieurs facteurs expliquent ces chiffres. En premier lieu, les entreprises familiales résistent mieux en temps de crise, notamment parce qu’elles sont construites sur un socle de valeurs. De plus, les consommateurs s’attachent davantage à une entreprise ancienne, qui porte un peu de la mémoire de leur région ou de leur pays, qu’à une multinationale. Bruno Bizalion, auteur d’une enquête sur les PME familiales centenaires, explique à cet égard que le capital ancienneté est porteur d'une image de sérieux et de savoir-faire. Des indications telles que «Maison fondée en» ou «Depuis 1900» sont d’ailleurs considérées comme un gage de qualité par les acheteurs.

Bernadette Angleraud, auteure d’un article intitulé Les entreprises familiales à l’épreuve de la «loi des trois générations», ajoute enfin que la génération des fondateurs allie inventivité et intuition économique mais manque parfois d'assise technique, raison pour laquelle la génération des héritiers peut s’avérer indispensable à la survie de l’entreprise sur le long terme. Cette génération apporte à l'édifice «un savoir-faire technicien qui permet à la firme de se développer dans un contexte plus concurrentiel. Quant à la troisième génération, elle fait bénéficier l'affaire familiale de ses compétences scientifiques et d'un réseau relationnel qui permettent d'imposer la dynastie entrepreneuriale sur un plan tant économique que social.»

Les filles, peu enclines à succéder à leurs mères

Malgré les nombreux arguments qui plaident en faveur d’une reprise de l’affaire familiale, la part de transmission au sein de la famille est en constante diminution au profit de repreneurs tiers. «La concurrence avec la succession est rude car les choix de carrière sont nombreux et souvent attractifs», expliquait Thomas Zellweger lors de la première journée nationale de la transmission d'entreprise qui s'est tenue le 17 mars au SwissTech Convention Center (EPFL). «Les études montrent par ailleurs que les filles sont peu enclines à succéder à leur mère. Les intentions de succession des garçons et des filles 5 ans après la fin de leurs études sont en revanche plus fortes lorsque les deux parents sont propriétaires de l’entreprise.»

Comment optimiser la prise de relais et éviter de prendre une mauvaise décision pour l’entreprise? «Laissez les enfants travailler dans l’entreprise, quel que soit leur âge», conseille Thomas Zellweger. Simon Bühler, auteur d’une étude présentant dix recommandations aux entreprises familiales, recommande quant à lui de faire appel à un spécialiste du recrutement. «Cela permet d'évaluer les enfants au même titre qu'un candidat externe et d'identifier leur potentiel d'amélioration», étant précisé que le repreneur externe ne bénéficiera pas des mêmes avantages fiscaux que les repreneurs familiaux. «A Genève et dans la majorité des cantons alémaniques, la transmission de l’entreprise au titre de donation ou de succession intervient en franchise d’impôt si les enfants reprennent la société familiale de leurs ascendants domiciliés dans le canton, explique l’avocat genevois Thomas Béguin. S’agissant des repreneurs externes, lorsque la société cède ses actifs, le gain réalisé par le vendeur est imposable au taux de l’impôt sur le bénéfice applicable dans le canton».

Or, ces cas de figure ne sont pas rares. «De nombreuses PME sont reprises par ce que nous appelons communément «les pièces rapportées», à savoir les beaux-enfant ou le conjoint d’une nièce par exemple. Malheureusement, des droits de successions trop élevés découragent parfois les repreneurs potentiels, regrette Nicole Conrad. Un assouplissement de la législation dans ce domaine serait très utile.» Et de rappeler que la transmission d’entreprises familiales constitue l'un des enjeux économiques majeurs des années à venir pour notre pays. En effet, plus de 80% des entreprises sont des sociétés familiales en Suisse. Parmi elles, une entreprise sur cinq sera transmise à la génération suivante d’ici à 2020. «Cela représente près de 14 000 entreprises à transmettre chaque année, équivalent à 93'000 emplois, soit un véritable enjeu économique pour notre pays».

Il est aussi utile d’avoir connaissance d’outils facilitant la transmission d’entreprise, dont notamment le Cautionnement romand (avec une antenne présente dans chaque canton). «Cet organisme facilite l’accès au crédit bancaire en se portant caution d’un montant jusqu’à hauteur de 500 000 francs. Ce plafond sera prochainement augmenté à 1 million de francs. Nous recommandons aussi vivement aux parents et aux enfants d’engager un dialogue ouvert et constructif, où tous les aspects de la succession sont abordés, afin de trouver la meilleure solution possible aux niveaux individuel, de la famille et de l’entreprise», conclut Nicole Conrad.  


Une record japonais

L’association des Hénokiens qui regroupe des entreprises familiales du monde entier plus que bicentenaires aime se décrire comme le club le plus fermé du monde. Pour être éligibles, les entreprises doivent avoir au moins 200 ans (six à sept générations), être en bonne santé financière et toujours dépendantes de la famille d’origine qui lorsqu’elle n’est plus entièrement propriétaire doit en détenir directement ou indirectement la majorité ou le contrôle. A ce jour, l’association compte 46 membres issus de neuf pays (13 italiens, 12 français, 8 japonais, 3 suisses, 4 allemands, 2 hollandais, 2 belges, 1 anglais et 1 autrichien). L’entreprise Hénokienne la plus ancienne est une auberge japonaise qui remonte à l’an 718.


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