Reconversion

Ces repris de justice devenus entrepreneurs à succès

Les structures d'aide à la réinsertion d'anciens hors-la-loi font florès aux Etats-Unis. Exemples d'ex-condamnés ayant, à leur sortie de prison, percé dans l'économie légitime

Les succès entrepreneuriaux ne commencent pas tous nécessairement par un penchant immodéré pour la programmation informatique. Et ne se terminent pas toujours par une sympathique entrée en bourse. Non, certaines créations de valeur débutent dans la fange, les mauvais quartiers et la drogue. Parfois, les modèles d’affaires mûrissent à l’ombre des cellules de haute sécurité. Ce n’est certes pas le genre d’études de cas que l’on trouve dans la traditionnelle Harward Business Review. Et pourtant. «Le savoir-faire, sinon l’inventivité des prisonniers repentis peut présenter un sérieux avantage comparatif», résume au Temps Alexa Clay, chercheuse et coauteure du best-seller «The Misfit Economy».

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Les activités dites souterraines, comme le marché noir et le crime, savent aussi engendrer de jeunes pousses capables de resplendir une fois transplantées dans l’économie légale. Exemples de transitions carcérales réussies, via des structures de plus en plus nombreuses – notamment outre-Atlantique – comme Defy Ventures, un incubateur fondé en 2010 et spécialisé dans la reconversion d’ex-détenus en startupers.

Un prince du haschich devenu thérapeute

David Victorson s’est lancé dans la contrebande d’herbe à l’âge de 16 ans. Il a ensuite trafiqué de la cocaïne, des émeraudes et de l’or durant des décennies. Des activités qui lui auront rapporté au total plus de 30 millions de francs. Jusqu’à ce qu’il se fasse arrêter en 1978, pour avoir tenté de faire passer illégalement 37 tonnes de marijuana – un record absolu pour l’époque – de la Colombie à Seattle. David Victorson, alors polytoxicomane, a été condamné à cinq ans de prison ferme. A sa sortie, après avoir soigné ses dépendances, il s’est mis à développer et gérer des programmes de santé, en Californie, au Delaware, en Floride et dans l’Ohio, destinés à des patients souffrant d’addictions ou de troubles psychiatriques. L’ex-trafiquant, qui vit aujourd’hui dans l’État de Washington, promeut les bienfaits thérapeutiques du produit – le cannabis – qui l’avait envoyé derrière les barreaux. Portée par des professionnels du capital-risque, l’entreprise qu’il a aidé à faire grandir a été vendue en 2007 pour environ 96 millions de francs. En raison de son passé de criminel, David Victorson n’aurait légalement perçu qu’une infime partie de cette somme.

Une «Prison Bars» et ça repart

Seth Sundberg, ex-joueur de basket-ball professionnel (NBA) et ancien dirigeant de société nationale de prêt immobilier, a été assigné à cinq ans de résidence forcée dans une prison fédérale. Son crime: avoir fraudé le fisc des Etats-Unis, à hauteur de près de 6 millions de francs. Au cours de sa détention, Seth Sundberg travaille en cuisine. Un jour, alors qu’il sort un surgelé du congélateur pour préparer le déjeuner de ses codétenus, il découvre sur l'emballage l’inscription suivante: «Poulet. Impropre à la consommation humaine» (en lettres majuscules et en caractères gras). Dégoûté, il en informe ses compagnons de cellule, avec lesquels il décide de s’offrir une alimentation de substitut. C’est de là que naît «Prison Bars», une marque de biscuits énergétiques composés de son d’avoine, de beurre de cacahuètes, de chocolat et de fruits secs. L’encas de 10 grammes, dont la recette s’est depuis étoffée pour comporter des farines complètes et autres ingrédients de culture biologique, existe en version sans gluten et sans graisses hydrogénées. Le slogan marketing du produit fabriqué dans la Silicon Valley par des ex-détenus: «Criminellement délicieux».

D’un quartier de haute sécurité à la fintech

Duane Jackson a grandi dans un orphelinat des quartiers Est de Londres. Il n’a jamais terminé sa scolarité obligatoire. Fortement endetté à l’âge de 19 ans, le jeune chômeur tente de s’en sortir en important en douce 6500 pilules d’ecstasy aux Etats-Unis. Mais il se fait pincer à la douane aéroportuaire d’Atlanta. Verdict: 2,5 ans de réclusion criminelle. A sa sortie, Duane Jackson met à profit ses talents de codage informatique, qu’il a développé en autodidacte. Et fonde KashFlow, une jeune pousse commercialisant un logiciel comptable innovant. Son produit cartonne. A tel point que la plateforme, qui emploie alors 40 salariés et génère près de 3 millions de francs par an, est rachetée en 2013 par le groupe Iris, numéro un du secteur au Royaume-Uni. A en croire la presse britannique, le montant de la transaction avoisinerait les 30 millions de francs. Duane Jackson a, au cours de sa carrière légale, remporté de multiples prix d’entrepreneuriat et autres distinctions, dont les éloges de Bill Gates.

Le meurtrier qui a inventé le Google carcéral

Fabian Ruiz a passé 21 ans de sa vie en cage. Il a été incarcéré à New York, à l’âge de 16 ans, pour l’assassinat d’un individu qu’il estimait avoir tué par balle son frère. En prison, le jeune Fabian se découvre des ressources inattendues. Il lance depuis sa cellule un magazine de hip-hop publie des nouvelles carcérales. Il apprend la plomberie, s’essaie aux réparations électriques, étudie l’art et le droit. A sa sortie en 2011, il lance Infor-Nation Corp, une plateforme permettant aux détenus, privés d’Internet ou ayant un accès restreint à la Toile, d’obtenir par courrier postal des informations en ligne, comme des précisions d’ordre juridique ou en matière de santé. La start-up de Fabian Ruiz a bénéficié notamment du soutien d’un dirigeant du hedge fund Tiger Asia. Signe distinctif du personnage: il serait multimillionnaire.

Pénitencier, un régime de pointe

Coss Marte s’est fait une réputation à New York dans la revente de cocaïne. Un travail à plein-temps qui a conduit à son expulsion de l’Université d’Albany. A 23 ans, le jeune dealer était déjà à la tête d’une entreprise clandestine générant deux millions de francs par an. Lui et ses neufs associés ont été arrêtés en 2009. Verdict: neuf ans de cellule. Après six mois passés à l’ombre, Coss Marte a perdu plus d’un tiers de son poids. Celui qui pesait alors quelque 115 kilos, pour moins d’1,80 m, a élaboré un programme de conditionnement physique innovant, dans l’idée de le commercialiser une fois sa peine purgée. Son modèle d’affaires porte aujourd’hui le nom de ConBody: un fitness atypique, employant six instructeurs, parmi lesquels plusieurs ex-détenus. Le repenti de la vente de stupéfiants gagne à présent sa vie en organisant notamment des camps d’entraînement. Ses modules de remise en forme, réputés exigeants, sont couplés à des programmes de motivation permanents (textos, courriels, appels téléphoniques des clients en surpoids, etc.).

Le nouveau «crack» de la téléréalité

Richard Donnell Ross, alias «Freeway», n’a pas fait d’études. Sinon celle de la rue. Devenu baron de la drogue à Los Angeles, il a forgé un empire couvrant douze Etats américains, employant des milliers d’hommes de main et générant jusqu’à 2,5 milliards de francs par an. A son apogée, celui qui était jadis réputé être le plus grand trafiquant de crack de l'histoire des Etats-Unis se vantait de pouvoir gagner «trois millions de dollars en un jour». Il est condamné en 1996 à la réclusion à perpétuité pour avoir tenté de racheter 100 kg de cocaïne à un agent fédéral. Finalement, sa peine est fortement réduite pour bonne conduite. Ricky Ross est libéré en 2009. L’ex-parrain lance alors FreewayEntreprise.com, s’exerce au long-métrage, fonde une agence de mannequins et vends des reality show aux télévisions américaines. «J'applique aujourd'hui les mêmes techniques entrepreneuriales que lors de mon passé criminel: je traite mes clients avec déférence, pour qu'ils m'aident à faire de l'argent en recommandant mes services à leur entourage. Et, comme avant, je travaille dur toute la journée, pour gagner ma vie», déclarait-il en 2015 lors d'une conférence à l'Impact Hub de New-York.

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