Quelle est votre opinion sur l'avenir de la place financière suisse ? Condamnée aux restructurations ou profitera-t-elle de l'arrivée du mariage de la technologie et de la finance à travers la fintech ?

La place a été traumatisée par plusieurs années horribles : l’affaire UBS aux USA, les conflits fiscaux, les vols de données. L'approche a été nombriliste par nécessité. Chacun s'est concentré sur les risques des actifs sous gestion. La page se tourne. Certains instituts vont disparaître parce qu'ils sont trop occupés à regarder le passé et oublient de se projeter vers l'avenir. Mais d'autres vont arriver. La Finma elle-même parle d'une licence bancaire light pour accompagner ces sociétés émergentes. La Suisse a tous les atouts permettant de devenir un acteur majeur.

L'intelligence artificielle est le lieu de vastes débats. Est-ce que la machine va décider ce que l'homme doit faire ou l'inverse ?

L'homme est confronté à d'importantes limites, mais les robots sont développés par des hommes. Certains penseurs estiment qu'il faudrait introduire des règles. Je pense que le robot sait faire des choses que l'homme ne sait pas. 


Pourquoi ?

Le robot est linéaire. Il exécute des tâches programmables à l'avance et, à ce jeu, il est beaucoup plus efficace qu'un homme. Chez nous, le robot sait analyser des milliers de portefeuilles pendant la nuit. Il les compare les uns avec les autres, sous différents angles. Et il apporte ses conclusions en quelques secondes en décrivant la meilleure stratégie par rapport aux paramètres, notamment le risque, de chaque client.

Pendant la crise financière n’a-t-on pas vu les limites des modèles mathématiques ?

Permettez-moi de citer Patrick Aebischer, le président de l'EPFL, avec qui j'ai longuement discuté de la crise puisqu'elle survenait au moment où nous avons initié un master en finance à l'EPFL avec l'université de Lausanne et le Swiss Finance Institute. Ce master forme des ingénieurs de haut niveau en finance. Etions-nous dans le bon trend ? Notre conclusion a été limpide. Si un pont s'effondre, est-ce parce qu'il y a eu trop d'ingénieurs pour le construire ou de mauvais ingénieurs ? Le besoin de modéliser et de comprendre n'a jamais été aussi énorme. Il est impossible de vivre sans lui.

En outre, la crise des subprimes est bien plus fortement liée à la cupidité de gens et des banques qui vendaient des produits pourris sous un emballage acceptable qu’aux modèles mathématiques.

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Quelle complémentarité obtiendra-t-on en finance entre la machine et un conseiller traditionnel qui connaît la famille du client et son passé ?

Même ces connaissances-ci pourront être modélisées. Un ordinateur n'a pas d'intuition, mais on peut nourrir le système avec les anticipations de besoins d'argent futurs, par exemple en termes de financement des études des enfants. Mais on ne remplacera pas l'intuition d'un manager. Les modèles ne prédisent pas l'avenir, mais mesurent le risque en vertu du passé. Si un gérant a une opinion précise des chances de succès d'une société et de ses actions, il peut intégrer ce jugement et biaiser l'algorithme pour obtenir une solution hybride. Cette combinaison, c'est un peu le Graal. Beaucoup de gens travaillent sur ce type de projets. Nous aussi.

La réglementation financière oblige les émetteurs de produits à produire des liasses de documents pour protéger les investisseurs, lesquels ne les lisent pas. Est-ce qu'avec les robots la réglementation ira dans une autre direction ? Est-ce que la Finma contrôlera les iPhones ?

C'est une bonne question. Impossible à dire. Est-ce que la Finma devra réguler Google ou Apple si ces derniers ont l'ambition de se développer dans les systèmes de paiement et offrir des services financiers – certainement !

Si votre femme tombe enceinte, est-ce que votre iPhone va immédiatement intégrer l'information et vous dire de réduire dès ce jour vos dépenses au magasin de 3 francs, d'ouvrir un compte d'épargne-formation et de réduire le budget de vacances? Est-ce la société sous surveillance vers laquelle nous nous dirigeons ?

Oui, c'est la société hyperconnectée vers laquelle nous allons, une société du « Big Data » où tous les éléments de votre vie sont utilisés pour optimiser la manière dont vous allez utiliser divers services. Il faut des garde-fous et c'est sans doute angoissant. C'est une société qui laisse peu de place à l'imprévu.

Les prochaines étapes sont prévisibles. La montre interconnectée prend votre pouls. Les caisses-maladies réduiront peut-être vos primes en fonction de certains paramètres qui seront directement transmis à votre assurance pour évaluer votre risque. Nous sommes entrés dans le monde du « Big Data ». C'est parfois désagréable, souvent très utile, de toute façon je ne crois pas que l'on pourra y échapper.


Est-ce que la réglementation facilite l'entrée dans ce nouveau monde ?

Les groupes tels que Google et Facebook sont tellement puissants que le régulateur arrive en retard. Un étudiant autrichien en droit (ndlr Max Schrems) a toutefois gagné un procès contre Facebook, qui obligera le géant d’internet à modifier sa manière de traiter les données de citoyen européen.

Est-ce que la confiance dans les nouvelles techniques constitue un obstacle ou un encouragement?

On a une confiance incroyable dans la technologie. J'avais regardé attentivement le discours d'Elon Musk lorsqu'il a lancé l'autopilote pour la Tesla. Il y expliquait sa surprise de voir à quel point on s'attendait à ce que tout fonctionne. Vous êtes sur l'autoroute et vous voulez mettre l'autopilote. Vous êtes éblouis les 30 premières secondes. Ensuite, vous trouvez normal que cela fonctionne. La capacité à adopter les nouvelles technologies est assez fabuleuse. On arrive à les banaliser très rapidement. Qui est impressionné par une iWatch ? On l'a au poignet et c'est tout. On s'énerve parce qu'il faut la recharger.

Est-ce que l'épargnant doit déléguer ses décisions à sa banque ou les prendre lui-même?

Il est difficile de revenir en arrière quand on a refusé de déléguer. Si l'on a pris l'habitude d'organiser un voyage soi-même, on ne retourne pas volontiers dans une agence. En finance, il arrive que l'on rate des occasions si l'on décide seul. Mais la possibilité de prendre possession de la gestion de sa propre fortune et d’être réactif à la seconde importe davantage que le risque de rater une opportunité.

Est-ce que votre modèle d'affaire s'inscrit dans cette tendance?

Tout à fait. Nous avons mis à disposition du client les outils, les informations de base et l'environnement pour lui faciliter à prendre ses décisions d'investissement.

Face à la complexité et à la multitude de produits disponibles – plus de 2 millions de titres sur notre plate-forme-, même le gestionnaire le plus expérimenté n’arriverait pas à suivre. Nous avons dû fournir des aides à la décision de plus en plus sophistiquées. L'investisseur a effectivement besoin d’outils pour distinguer les opportunités mesurer le risque et permettre une gestion plus efficace, donc moins soumise à l'humeur du marché.

Vous avez précisément développé un outil de gestion appelé ePrivate Banking. Est-ce un robot ?

Certains parlent de «digital private banking», « online wealth management » ou encore « robo-advisory ». Différents termes pour évoquer la gestion de fortune électronique : à partir d’un profil de risque défini par l’utilisateur, le « Robot-Advisor » propose une stratégie d’investissement que l’on peut adapter selon ses préférences. Ensuite le robot est capable de gérer le portefeuille en respectant le niveau de risque de l’investisseur. La mission consiste à dire au client : «Nous te déchargeons de la partie fastidieuse de la gestion pour ne garder que la partie sympa, par exemple de favoriser un secteur d’investissement, une région géographique ou encore un titre en particulier ».

Est-ce que le robot réalise une bonne performance?

Nous avons débuté il y a plusieurs années. Il est difficile de définir une performance moyenne puisque chaque client a sa propre stratégie et son propre niveau de risque. Certains ont un rendement incroyable, mais ils acceptent également un risque important et profitent d'une période favorable à leur stratégie. Comme élément de comparaison, nous avons un fonds maison. Nous avons pris notre robot et nous lui avons donné des paramètres en termes de risque et d'univers d'investissement. Nous en avons fait un fonds de droit suisse. L'année dernière, il a obtenu la 3ème meilleure performance de l'ensemble des fonds en actions en Suisse et aujourd'hui encore nous sommes parmi les meilleures à un mois de la fin de l’année. .

Comment l'expliquez-vous?

C’est un fond essentiellement en action qui utilise une méthode de gestion mathématique (quantitative) en utilisant les mêmes outils que ceux que nous avons développé pour ePrivate Banking. Il analyse une quantité de données, des centaines de scénarios et choisit un portefeuille optimal. Nous avons limité le risque VaR à -2%.

Quelle est la taille de ce fonds ?

50 millions de francs d'actifs et une part coûte 82 francs. Donc des milliers de clients l'ont acheté. Depuis le début de l’année la valeur d’une part a progressé de 8.5% depuis le début de l’année et presque de 70 % depuis sa création en 2009. Dans des marchés très porteurs il est vrai. Il est cependant difficile de comparer la performance du fond au SMI, puisque l'indice des actions suisses a un coefficient de risque bien supérieur à notre fond. On est ici au cœur de notre gestion algorithmique, le client définit son risque choisit ses préférence et nous donne un mandat de gestion que nous confions à notre robot pour exécution.

Est-ce que vous l'avez testé pour vous-mêmes ?

Oui, j’utilise nos propres outils de gestion quantitative et je fais une performance incroyable. Je suis par nature plus enclin au risque et j’ai donc mis la réglette au maximum. Mais je ne gère qu’une petite partie de mon patrimoine de cette manière vu que l’essentiel de ma fortune est investi dans les actions Swissquote de ma propre société.

Vous parlez de performance incroyable, mais est-ce qu'on peut dresser un bilan des rendements obtenus avec tous les robots d'investissement actuels ?

La plupart des sociétés sont très frileuses dans la présentation des performances de leurs robots. Je pense à Nutmeg, Wealthfront ou SigFig en partioculier. Beaucoup de ces sociétés sont par ailleurs en phase de startup et n’ont pas encore atteint la taille critique pour opérer d’une manière rentable.

Pour ce qui nous concerne nous suivons en temps réel la performance de nos clients. Elle est excellente, mais sur des marchés qui étaient très porteurs bien entendu.

Ces start-ups ne cherchent-elles pas l'audience plutôt que le bénéfice?

C’est bien possible. Mais le trend vers des systèmes semi-autonomes est incontestable. Ils ont l'avantage de dépasser la gestion classique, celle où vous faites confiance à des gérants sans vraiment les connaître. Si vous êtes très fortuné, vous avez droit à un gestionnaire de fortune qui vous sera dédié et discutera avec-vous de votre stratégie. Dans la plupart des cas cependant et encore plus si vous avez un patrimoine à disposition de moins de 500 000 francs on vous « parquera » dans des produits maisons sans personnalisation et sans relief.

La nouvelle génération, mobile, sophistiquée et autodidacte, née avec internet, veut autre chose. Les start-up de la Fintech s'inscrivent dans un trend très puissant.

Est-ce qu'il n'existe pas une forme de dédain des experts de la gestion pour ces nouvelles tendances parce qu'elles touchent le grand public et non les grandes fortunes?

Ce serait dangereux. Certes si vous êtes très fortuné, le robot ne suffit pas. Il vous faut des outils de planification financière et fiscale, des crédits hypothécaires sophistiqués, une banque d’investissement … etc. Les banques privées traditionnelles ne disparaitront pas mais elles vont être challengées par un tas de nouveaux acteurs, qui offriront ces services d’une manière disruptive pour utiliser un mot à la mode. C’est la raison pour laquelle les grandes banques investissent des fortunes dans ces nouvelles technologies. Ce trend accompagne un changement de génération, une évolution époustouflante.

Quel est le résultat de votre partenariat avec iWatch ?

Des milliers de téléchargements de notre application. Nous avons pris le pari de développer des applications pour chacune des plateformes à succès – Pari gagnant jusqu’à présent. D'ailleurs personne n'a vraiment le choix. La technologie avance et il faut s'y adapter. On est très rapidement en retard. A l'émergence d'une innovation, il faut immédiatement développer une application qui puisse l'accompagner. Par contre, avec notre «robo advisor» ePrivate Banking, nous anticipons une tendance et un changement de paradigme.

Comment vont se développer les start-up de la finance, soit la fintech ?

Je me pose la question de leur modèle d'affaires. Celles qui sont spécialisées dans la gestion de fortune ne gagnent pas encore d'argent. Elles doivent accumuler de la masse sous gestion et ne gagnent que max 0,5 % sur ces fonds. Elles ont donc besoin de milliards de francs avant d'être rentables. SigFig par exemple gère 50 millions directement, mais indirectement 350 milliards. Le service d'analyse est gratuit. Je me demande si finalement la stratégie de beaucoup de Fintech ne consiste pas simplement à construire des communautés d’utilisateurs. Aujourd'hui ce qui importe c’est la masse de personnes sur lesquelles vous collectez des données. Elle vous permet de vendre cette communauté à un agrégateur plus important, par exemple Google. Snapchat, dont la valeur a très vite dépassé 3 milliards, a utilisé ce type de modèle. La question est de définir sa communauté.

Est-ce la nouvelle façon d’évaluer Swissquote ?

On pourrait le faire, mais force est de constater que nous sommes valorisées d’une manière beaucoup plus classique par un multiple de nos bénéfices. La valeur de la communauté d’utilisateurs que nous avons créés n’est pas (encore) prise en compte.

Est-ce que votre communauté se limite aux 1300 clients de votre service de gestion ?

Ce nombre correspond aux clients qui ont ouvert un compte de ePrivate Banking. Mais notre communauté est beaucoup plus large à commencer par les 220'000 clients de notre banque. A cela il faut ajouter les millions d’utilisateurs de notre plateforme d’information swissquote.ch.

L'action a tellement baissé ces dernières années, y compris en 2015. Est-ce que Swissquote doit se réinventer pour repartir?

La société a beaucoup changé ces deux dernières années. Nous sommes présents sur plusieurs continents, avec des succursales dorénavant profitables, nous avons beaucoup investi dans les nouvelles technologies. Nous sommes entrés sur un marché, le Forex, qui représente maintenant 40 % de notre chiffre d'affaires. Nous avons investi dans le futur au détriment de la profitabilité. Nous ne pouvons pas satisfaire tout le monde. L'investisseur veut davantage de bénéfice, mais nous avons décidé d'investir et d'en récolter les profits plus tard. Nous avons aussi racheté et intégré une banque à Lausanne et, cette année, souffert de la décision de la BNS. Mais à l'aube de 2016 nous sommes prêts pour la croissance et notre bénéfice devrait fortement progresser ces prochaines années.

Swissquote est-il un grand incompris ?

Nous avions d'abord un modèle d'affaire très simple. Les investisseurs adorent la simplicité. J'expliquais à Londres que j'avais x clients, y transactions par client et z profit par transaction. La courbe de croissance était très vite calculée. Aujourd'hui, il faut expliquer les changements et les nouveaux produits. Une nouvelle génération achète notre nouvelle histoire.

La BNS reste très discutée. Quel est votre avis à son sujet ?

Le débat a malheureusement été politisé. Il faut laisser la BNS faire son travail. Est-ce que nous aurions assisté à un atterrissage en douceur de la politique de cours plancher si Philipp Hildebrand était resté en place? On entre dans la politique fiction. Si l'euro remonte à 1,20 sous l'effet des marchés, pourquoi avoir supprimé le plancher ?

Est-ce votre attente ?

Cela a coûté des emplois et mis l'économie suisse en état de choc, malgré sa capacité d'adaptation. Je pense qu'on aurait pu défendre le 1,20 franc. Avec l'assouplissement quantitatif de la BCE (QE) et l'effervescence de la communication, les peurs étaient extrêmes. Mais je pense qu'un atterrissage en douceur était possible. Les mouvements abrupts sont difficiles à digérer pour une entreprise.

2015 aura aussi été l'année du dollar. Quelle est votre prévision à ce sujet ?

J'ai acheté des dollars à titre personnel, parce que l'économie américaine semblait plus dynamique que l’économie Européenne. A moyen terme, le différentiel de croissance plaide en faveur du dollar. Mais comme les banques centrales manipulent souvent les monnaies et joue avec les taux d’intérêts, les prévisions à court terme sont compliquées.

Avec une hausse modérée des taux directeurs, comment réagiront les bourses ?

La correction attendue devrait sans doute se produire. Mais elle est tellement anticipée que les effets devraient être limité.

Le système de prévoyance vieillesse suisse souffre aussi des taux négatifs. Quelle est la solution ?

Il faut sortir des taux négatifs. La punition est double. Les taux négatifs devaient nous protéger contre une surévaluation du franc. Aujourd'hui, nous subissons le franc fort et des rendements négatifs. Les grands instituts suisses, les fonds de prévoyance sont investis dans des obligations qui arrivent à échéance les unes après les autres. Les taux négatifs pénalisent les investisseurs durablement.

Quelles sont les perspectives de l'économie suisse ?

La résilience de l'économie suisse est incroyable. La réactivité des PME dans l'adversité est impressionnante. Le dialogue social est un atout majeur et la stabilité de notre système politique un vrai avantage compétitif. La Suisse traverse les crises majeures avec une facilité apparente qui force l’admiration. Mais notre succès repose sur notre capacité à innover et exporter. Notre marché intérieur est trop petit pour se barricader et il ne faudrait pas prétériter l'économie avec des décisions telles que celles du 9 février et la multitude d’initiatives défavorables à l’économie.