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La responsabilité sociale n’est plus un slogan, des parts de marché sont en jeu

La nouvelle directive européenne sur l’obligation pour les entreprises de communiquer sur les stratégies en matière sociale, environnementale ou de gouvernance, ne semble guère concerner les patrons helvétiques. Rien n’est plus faux

La responsabilité sociale n’est plus un slogan, des parts de marché sont en jeu

La nouvelle directive européenne sur l’obligation pour les entreprises de communiquer sur les stratégies en matière sociale, environnementale ou de gouvernance, ne semble guère concerner les patrons helvétiques. Rien n’est plus faux

* CSR Metrics Switzerland

Le 18 mai dernier, Michel Barnier, commissaire européen pour le Marché intérieur et les services, présentait à l’Hôtel de l’Industrie à Paris les grandes lignes du projet de directive comptable européenne en faveur de l’information extra-financière des entreprises. L’audience était composée de spécialistes en matière de «responsabilité sociale de l’entreprise» (RSE), et la satisfaction fut générale à la fin de l’exposé. Certes le texte n’allait pas aussi loin qu’on aurait pu l’espérer, mais chacun s’accordait à dire qu’il s’agissait là d’une étape essentielle dans l’établissement de l’esprit de cette RSE au cœur de la culture d’entreprise du continent.

S’agit-il là de l’enthousiasme d’un groupe de spécialistes d’une énième directive qui n’aboutira qu’à la complexification de la gestion des affaires? Le législateur a-t-il produit une contrainte de plus pour les entreprises européennes alors que celles-ci doivent affronter une concurrence globale forte et souvent moins réglementée? Non. Le signal dont est porteuse cette directive est tout autre, et il est important de ne pas se tromper sur son interprétation.

Mais revenons brièvement sur le projet de directive en question. Michel Barnier en annonce le vote formel pour le mois d’avril et la publication officielle avant l’été. Viendra ensuite la phase de transcription dans le corpus législatif des pays membres de l’Union européenne, processus qui dure en général de douze à vingt-quatre mois. Que demande cette directive aux entreprises? Essentiellement d’élargir leur communication portant aujourd’hui sur les résultats à l’ensemble des thématiques qui forment le cœur de la RSE: les questions environnementales, sociales et de gouvernance. Quelles entreprises devront se soumettre à cet exercice? Celles de plus 500 collaborateurs et qui sont cotées en bourse.

En résumé, aux yeux d’un décideur économique en Suisse, il s’agit d’une norme qui concerne l’Union européenne, qui ne sera pas effective avant deux ans et qui touche les entreprises cotées. Pas vraiment un sujet d’actualité donc. Et pourtant. Cette directive signale qu’un point d’inflexion a été atteint dans un phénomène de la RSE qui touche déjà les entreprises suisses. Et qui va rapidement s’amplifier. Les thématiques portées par le mouvement de la RSE font partie de l’agenda stratégique de toutes les entreprises, et ignorer ce fait, c’est à la fois prendre de risques très importants et se couper d’opportunités majeures.

Pourquoi un point d’inflexion? Premièrement, parce que la responsabilité sociale de l’entreprise ne doit plus être comprise comme elle l’a longtemps été: un réduit formé d’enthousiastes d’une gestion d’entreprise idéalisée ou un sujet utilisé par les grandes multinationales à des fins de communication. La donne a été changée par des tendances lourdes et puissantes. D’abord, la conscience, partagée par de plus en plus de nos concitoyens, que notre société évolue dans un monde dont les ressources ne sont pas infinies. Ensuite, la mondialisation qui, depuis une vingtaine d’années maintenant, fait évoluer même des PME vers des modèles d’affaires s’étendant aux quatre coins du globe. Et, enfin, l’émergence récente de réseaux sociaux tout aussi globaux qui exposent plus que jamais auparavant chaque entreprise à des attaques dommageables sur sa réputation, ce que certains résument par les termes d’«entreprise nue», tant l’exposition est aujourd’hui importante.

Ce puissant cocktail allait nécessairement finir par avoir un impact important sur le monde de l’entreprise. La question était de savoir quand et comment. Le calendrier de mise en œuvre de la directive européenne – précédé d’ailleurs par des lois semblables en Allemagne, au Danemark, en France ou en Espagne – répond à la question du «quand». La RSE, par les nombreux standards internationaux qu’elle englobe, constitue le «comment».

Nous avons mentionné les risques importants qu’il y a pour les entreprises à ne pas considérer dès aujourd’hui ce sujet, y compris en Suisse. Plusieurs entreprises dans la région, qu’elles soient ou ne soient pas cotées, et quel que soit le nombre de leurs collaborateurs, ont pour clients de grandes entreprises qui sont, elles, actives sur le sujet. Or les normes de la RSE mettent en exergue le choix des fournisseurs, et les exigences de ces normes se transmettent donc naturellement au fil des «supply chains», sans considération pour les lois en place ou la taille des entreprises. Le risque est donc ici celui de l’exclusion ou du moins de perte de parts de marché. Ce phénomène est d’autant plus important que nombre de grandes entreprises à travers le monde ont volontairement adopté les principes et les normes de la RSE. Michel Barnier indiquait qu’en Europe, 3000 entreprises le font. Et que la stricte application de la directive les fera passer à 6000.

Plus fondamentales que les risques sont les opportunités offertes par les thèmes de la responsabilité sociale qui sous-tendent la nécessité d’agir. Pour l’écrasante majorité des entreprises, la période de crise qui dure depuis 2008 a été caractérisée par l’appauvrissement progressif de leur agenda stratégique. Que faire en effet quand les marchés sont stagnants ou en repli, et que les ressources disponibles en interne diminuent? Intégrer aujourd’hui les thèmes de la RSE dans la réflexion stratégique ouvre de nombreuses perspectives et constitue un authentique accélérateur de l’innovation. Le signal dont est porteuse la directive sur l’information extra-financière est donc celui-ci: le moment est venu pour toutes les entreprises de s’approprier le nouveau paradigme en train de se construire. L’enjeu n’est pas celui du respect d’une norme ou d’une autre, mais bien d’assurer le succès à moyen et long terme des entreprises sur leur marché.

Les normes de responsabilité sociale vont se transmettre le long des «supply chains», sans considération pour les lois en place ou la taille des entreprises

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