Gouvernance

«Etre responsable aide Firmenich à attirer les talents»

La première conférence nationale des entreprises engagées à respecter les objectifs onusiens de développement durable a eu lieu jeudi à Berne. La multinationale genevoise Firmenich fait partie des leaders du mouvement. Entretien avec son directeur général, Gilbert Ghostine

Le dirigeant de Firmenich Gilbert Ghostine est convaincu de la nécessité pour le secteur privé de s’investir dans le développement durable. Et c’est aussi bon pour les affaires du groupe genevois, numéro deux mondial des arômes et des parfums.

Le Temps: Au-delà de la réputation, qu’est-ce qu’une entreprise comme la vôtre, active dans la parfumerie et les arômes, gagne à s’engager en faveur du développement durable?

Gilbert Ghostine: Firmenich est une entreprise responsable, familiale, qui existe depuis 121 ans. Nous sommes très fiers de nos principes et de nos valeurs. Ce sont eux qui guident nos actes.

– Le consommateur est-il de plus en plus attentif à la responsabilité des entreprises?

– Bien sûr. Les consommateurs, les clients, mais aussi nos employés. Nos activités et notre réputation en tant qu’entreprise responsable nous aident beaucoup à attirer les meilleurs talents. C’est aussi ce qui m’a amené à Firmenich. Nous nous engageons parce que nous y croyons vraiment.

– La jeune génération attache beaucoup d’importance au sens de son activité professionnelle. Le remarquez-vous dans le recrutement?

– Oui. En trente ans d’activité professionnelle, je n’ai jamais reçu autant de CV de personnes qui veulent travailler dans le domaine du développement durable. Et il ne s’agit pas que de jeunes, mais aussi de personnes proches de la retraite. Parmi nos employés qui ont vingt ou trente ans d’expérience, beaucoup sont aussi intéressés à amener leur contribution parce que cela nous passionne tous.

– Quelles sont les difficultés ou les opportunités que peuvent rencontrer les entreprises qui s’engagent dans la voie du développement durable?

– Je me concentre plus sur les opportunités. Etre une entreprise responsable forme un tout. Nous avons inauguré notre usine de parfumerie «Léman» à Meyrin en novembre dernier. Nous avons investi 60 millions de francs pour avoir la manufacture la plus à la pointe dans le domaine de la parfumerie. Nous avons réussi à augmenter notre capacité de production de 30% et en même temps à réduire notre consommation d’eau de 30% et celle d’énergie de 20%. De plus, l’énergie que nous consommons est 100% renouvelable. Cela a un coût, mais c’est responsable.

– Et en termes d’innovation, le développement durable est-il un plus?

– C’est une excellente opportunité pour développer la créativité. Je vous donne deux exemples: avec la Fondation Bill et Melinda Gates, nous contribuons à réinventer l’expérience des toilettes dans les pays émergents. Nous avons développé des technologies de pointe qui permettent de neutraliser les mauvaises odeurs de manière durable et abordable. Nous sommes très fiers de l’impact que peut avoir cette innovation: en rendant l’expérience des toilettes plus agréable, nous contribuons à diminuer les risques sanitaires et la mortalité infantile.

– Quel autre secteur visez-vous?

– Nous sommes aussi engagés pour améliorer la nutrition, par exemple, pour lutter contre l’obésité. Nous avons des technologies qui permettent de réduire le sucre, le sel et les matières grasses tout en maintenant le goût des aliments. En parallèle, nous sommes aussi actifs dans le domaine agricole. Il n’y a rien de plus durable que les gens qui travaillent la terre. Nous touchons la vie de plus de 250 000 fermiers dans 40 pays – qui cultivent de la vanille à Madagascar ou du patchouli en Indonésie par exemple – en leur garantissant l’achat de leur production, tout en construisant des écoles, des puits ou encore des crèches. Nous en tirons beaucoup de fierté.

– L’initiative «Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement» arrive au parlement. Elle veut contraindre les multinationales à un devoir de diligence ici et ailleurs. Vous fait-elle peur?

– Une entreprise aussi responsable que Firmenich n’a pas peur. Il s’agit pour nous de cerner au mieux cette initiative. Nous travaillons notamment avec une ONG experte en droits de l’homme à New York, Shift, pour analyser nos activités afin de comprendre au mieux l’impact de notre entreprise. Nous veillons à ce que nos partenaires à travers le monde respectent aussi nos standards. Nous n’attendons pas d’être régulés pour travailler dans ce sens. Nous considérons qu’il s’agit de notre responsabilité sociale et morale pour les générations à venir.

– Cette initiative est née à la suite de différents scandales impliquant des entreprises suisses, notamment dans le domaine de l’extraction de l’or et de minerais. Cela nuit-il aussi à la réputation des bons élèves?

– Je ne connais pas le domaine minier. Je ne veux pas m’avancer. Mais ce que je peux vous dire, c’est que depuis les deux ans et demi que je suis en Suisse, toutes les entreprises que je rencontre sont vraiment très responsables. La Suisse a une culture remarquable: le dialogue est continu entre entreprises et avec l’administration, ce qui aide à élever nos standards.

– Le monde plus instable au niveau politique pèse aussi sur le développement durable. Vous restez optimiste?

– Je suis optimiste de nature. Je crois vraiment que 99,9% des gens sur cette planète sont bons et veulent faire de bonnes choses. Nous vivons dans un monde où la conscience est très importante. Quand je passe du temps dans les universités, je sens comment les jeunes pensent. Je vois aussi à quel point mes collègues qui travaillent dans les usines sont responsables. Nos actionnaires et administrateurs nous poussent en ce sens également. Et en plus, à présent, avec la numérisation et le monde de la communication, ceux qui croient pouvoir cacher leurs pratiques se trompent. Il y a un mouvement vers le développement durable que l’on ne peut pas arrêter.


Une première dans un contexte politique sensible

Imaginez un monde dans lequel tout le monde mange à sa faim, où il n’y a plus ni pauvreté, ni guerre; un monde dans lequel l’environnement est préservé et l’égalité des chances une réalité. Utopie? Ce sont en tout cas des objectifs de l’Agenda 2030 pour le développement durable de l’ONU. Le secteur privé est invité à y souscrire.

En Suisse, pour la première fois, une conférence nationale a réuni jeudi à Berne plus de 200 participants sur ce thème. Le rendez-vous était organisé par l’association Global Compact Network Switzerland, dont les membres s’engagent en matière de développement durable et de responsabilité sociale.

Initiative populaire fédérale

Le contexte n’est pas anodin: une initiative populaire fédérale, intitulée «Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement», arrivera sur la table des Chambres fédérales à la fin de l’année pour un vote en 2018 sans doute. Alarmés par des scandales liés à l’extraction d’or ou de minerais qui impliquent des entreprises suisses, les initiants veulent contraindre les multinationales ayant leur siège en Suisse à un «devoir de diligence raisonnable». Les sociétés devraient aussi rendre compte formellement de l’impact de leurs activités à l’étranger. Des personnalités telles que Dick Marty (PLR/TI) soutiennent le texte sans réserve.

Plan d’action national

En guise de contrepoids à l’initiative, le Conseil fédéral a adopté en décembre un Plan d’action national pour promouvoir la responsabilité sociale des entreprises. Ce plan ne contient pas de mesures contraignantes. Le gouvernement compte néanmoins fournir des voies de recours efficaces pour les citoyens qui seraient lésés par les activités d’entreprises suisses à travers le monde.

Les sociétés engagées dans le Global Compact Network Switzerland ne sont pas dans la cible de l’initiative. Il n’y a toutefois pas de mystère. Ce n’est pas par pure philanthropie qu’elles s’engagent à résoudre de grands problèmes mondiaux à leur échelle. Elles ont ainsi l’opportunité de conquérir de nouveaux marchés.

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