Internet peut vous mener au cœur de la jungle. J’avais trouvé Alex sur un forum discutant les risques de mélange entre le cacao Nacional équatorien et le clone CCN51. Son avis était charpenté. «Justement, nous serons à Santiago de Mendez à fin juin!», avait-il lancé au téléphone. Pourquoi pas moi? Vu depuis Google Earth, la région paraissait accidentée et nuageuse, sa végétation touffue, mais bon…

Dix heures d’avion et onze heures de 4x4 plus tard, je me traitais d’imbécile. «Que vas-tu faire dans ce trou perdu à visiter une coopérative de 50 familles et deux Allemands timbrés qui prétendent fabriquer du chocolat au milieu de la jungle?» A ma décharge, même le chauffeur n’avait jamais mis les pieds dans cet arrière-pays équatorien. Mais je savais au fond de moi pourquoi j’enchaînais ainsi les cols, les virages et les traversées de torrents: je remontais aux sources.

Si le cacaoyer sauvage n’est pas né à Santiago de Mendez il y a des milliers d’années, ce n’était pas très loin. Voilà à quoi je pensais le lendemain matin en regardant, spectacle grandiose, se lever les voiles de brume sur ces collines abruptes où il pleut huit mois par an. Puis le soleil est apparu sur le square pimpant de Mendez, sur les visages d’Oliva Ortiz et de Manuel Zavala, respectivement présidente et ingénieur agronome de la coopérative APPOS. Au bonheur qui m’a envahi, j’ai compris que ce voyage était le bon.

APPOS, c’est l’histoire formidable d’un projet d’aide devenu entreprise. Ulrike Bongartz, la compagne d’Alex Gareiss, travaillait il y a cinq ans pour la GTZ allemande et conseillait la coopérative pour renforcer ses structures. La démarche a si bien réussi que le nombre de membres a doublé, la production de cacao atteignant 23 tonnes l’an dernier. Et pas n’importe lequel: du Nacional premier choix, payé 1 franc 70 le kilo au planteur, plus 10 centimes versés à une caisse commune de microcrédit.

Ne devient pas membre qui veut. La période d’essai est de un an, pendant lequel il faut prouver que la qualité de ses fèves est bonne, donner un coup de main aux travaux collectifs. La collecte et le pesage, chaque dimanche, sont confiés aux planteurs selon un tournus affiché dans le bureau de la coopérative. Oliva Ortiz veille sur les lieux avec une douce autorité. Elle qui partageait son temps entre la famille et le bazar familial s’est découvert une nouvelle vocation: «Ce n’est pas toujours facile, mais le résultat est là!»

Aujourd’hui, Ulrike et Alex gèrent depuis l’Ariège une petite société, Bouga Cacao, qui distribue, entre autres, les produits d’APPOS. S’ils sont à Mendez en cette fin juin 2009, en compagnie de Michael Kitz, confiseur à Francfort qui a amené son nécessaire à fabriquer les pralinés, c’est pour une naissance: celle d’une des plus petites fabriques de chocolat au monde, sans doute unique en son genre au cœur de l’Amazonie.

Dans le local bleu construit à côté du centre de récolte, APPOS faisait déjà des brisures de fèves, de la liqueur et de la poudre de cacao. Voici le moment de tester le chocolat! J’assiste au raffinage et au conchage, aux premiers essais de tempérage. Les machines sont équatoriennes, très simples. Les employés viennent du village. «J’aime travailler à la fabrique», dit Geraldina, en brandissant sa spatule. Elle mesure 1 mètre 50 au maximum, sa rondeur trahit de multiples maternités. Dix-huit au total, «dont treize enfants vivants», précise-t-elle.

Alex goûte. «Il faut réduire un peu le temps de torréfaction – et pas trop de conchage! Quand le produit de base est bon, il n’y a pas à le maquiller.» Ulrike lèche ses doigts. «Encourager la transformation sur place jusqu’au produit fini génère de nouvelles sources de revenu et diminue la dépendance pour les producteurs.»

APPOS doit beaucoup aux compétences de Manuel Zavala, qui nous fait visiter son trésor: une pépinière et une station de recherche d’un hectare comptant pas moins de 26 variétés soigneusement sélectionnées, chargées de cabosses. Manuel a su mobiliser les énergies, la fierté des planteurs. Il connaît les aléas de la politique: «Si un nouvel alcade (maire, ndlr.) décide d’arrêter ce travail de quatre ans, nous sommes prêts à distribuer tout cela aux planteurs», glisse-t-il malicieusement.

Rafael Ruiz, le maire actuel, soutient APPOS. Il nous reçoit dans un dédale de cloisons provisoires installées dans la halle de gymnastique en attendant que le bâtiment municipal, endommagé par un tremblement de terre, soit reconstruit. «L’Amazonie est le poumon du monde, dit-il, et pas seulement sur les photographies aériennes. Nous y vivons. Il est temps d’arrêter de la détruire. Le cacao est non seulement un bon produit de rente, il contribue à la reforestation.»

Ce n’est pas Rigoberto Campoverde qui le contredira. Voici une des plus belles rencontres de mes voyages. L’œil pétillant, Rigoberto a 70 ans. Il était éleveur – une activité lourde pour l’environnement – et a vendu tout son bétail pour se convertir au cacao. «En ce moment, ça paie pas mal», sourit-il au milieu de ses champs bien entretenus. Environ 3000 dollars par an pour un hectare bien géré. Et on prétend que les agriculteurs sont des gens conservateurs!

Demain: Comment convaincre Dina la sceptique