Fin juin, lors du Davos d’été, le Forum économique mondial (WEF) qui se tient chaque année en Chine, Travis Kalanick avait admis: «Je perds chaque nuit une demi-heure de sommeil à cause de la concurrence en Chine.» De fait, le fondateur et directeur général d’Uber livre à son plus grand rival, Didi Chuxing, une bataille sans merci pour le contrôle des rues des grandes villes chinoises.

Livrait. Car, lundi, celui qui passait 70 jours à sillonner la Chine par an et injectait plus d’un milliard de dollars tous les douze mois pour une application qui n’a donné aucun signe d’être rentable, a jeté l’éponge. Il y a quelques semaines pourtant, l’Américain rappelait son intention d’étendre son service qui met en relation chauffeurs et utilisateurs dans une centaine de villes (60 étant déjà desservies).

«Les dés semblaient jetés»

Ce n’est pas une surprise, pour André Loesekrug-Pietri, président de A CAPITAL, un fonds de private equity spécialisé dans la croissance internationale de PME et MidCaps européennes, qui connaît bien le marché chinois, si l’on compare le nombre d’utilisateurs d’Uber et de Didi Chuxing (10 millions, contre 50 millions). Ce d’autant que «les dés semblaient jetés depuis quelques mois, après l’investissement dans le groupe chinois des frères ennemis Alibaba et Tencent, le soutien d’Apple, l’investissement du fonds souverain chinois CIC: tout le monde avait parié sur le succès de Didi Chuxing, qui avait levé la somme record de 7 milliards de dollars.»

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Un échec pour Uber? Les analystes penchent plutôt dans ce sens, tant le groupe avait décrit la Chine comme le marché offrant le plus de potentiel, brûlant des millions au passage. Mais surtout, malgré l’acharnement et la guerre des tarifs – subventionnés par Uber pour attirer les clients –, la start-up se retrouve comme beaucoup d’autres entreprises tech avant elles: devant la difficulté de faire des affaires en Chine.

Même les géants de la tech américaine ont renoncé. Google a fermé son moteur de recherche en 2010 pour échapper à la censure, laissant le champ libre à son concurrent chinois Baidu. Ebay n’a pas pu résister à la montée en puissance d’Alibaba à qui il ne faisait pas peur. «Ebay est peut-être un requin dans l’océan, mais je suis un crocodile dans le fleuve Yangtsé», avait prévenu le fondateur du géant de l’e-commerce Jack Ma. Yahoo! et ses 40% – puis 15% – dans Alibaba est peut-être le groupe à s’en être le mieux sorti.

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700 millions d’utilisateurs d’Internet

«On ne peut plus ignorer le marché chinois et ses 700 millions d’utilisateurs d’Internet. Rien que dans l’e-commerce, la Chine représente aujourd’hui déjà plus qu’Europe et Etats-Unis réunis, en valeur», poursuit André Loesekrug-Pietri. Mais, «on peut effectivement se demander si ce marché est réellement ouvert au monde, quand on voit que Google en est parti en 2010, qu’Amazon se fait tailler des croupières par Alibaba et que Twitter ou Facebook y sont carrément interdits – laissant le champ libre d’abord à Weibo et maintenant WeChat, astucieux mélange des deux et qui a su aller plus loin en créant un véritable écosystème», ajoute le financier, qui partage sa vie entre Pékin et la France. En outre, il souligne que certains facteurs de succès des groupes chinois sont difficiles à copier, comme la force de travail – les équipes travaillent de 9h du matin à 9h du soir, six jours sur sept, ou de s’étendre rapidement (il a fallu 4 ans à Didi pour s’installer dans 400 villes). Enfin, tous ces éléments «combinés à la sensibilité politique de l’ensemble des réseaux sociaux rendent la tâche très ardue aux groupes tech étrangers» explique-t-il encore.

De fait, pour l’actuel président de Didi, Uber «a fait mieux que n’importe quelle autre start-up de la Silicon Valley en Chine», dans un email envoyé aux employés pour annoncer le rapprochement et relayé par les médias. Présent depuis début 2014, Uber ne repart pas les mains vides. En échange de ses activités chinoises, la start-up californienne reçoit 20% du capital de l’entité fusionnée, ce qui en fera le plus grand actionnaire et Travis Kalanick en sera l’un des administrateurs.