La zone euro patine à nouveau. Elle est en récession, devrait y rester toute l’année et son avenir géopolitique et financier fait à nouveau l’objet des pires angoisses. Pour les caisses de pension suisses, déjà en cruel manque d’alternatives pour faire fructifier l’épargne-retraite des assurés, le terrain devient encore plus glissant. Aujourd’hui, et hier déjà, l’insuffisance de rendements est le problème numéro 1 que ces grands investisseurs disent affronter.

Alors que l’on s’écharpe depuis des mois sur les mesures à prendre pour résorber les déséquilibres du 2e pilier – surtout depuis que l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) a présenté son rapport sur le système de prévoyance, en décembre –, une réflexion fait toutefois l’unanimité: si le 2e pilier tangue aujourd’hui, c’est d’abord parce que les marchés ne délivrent plus les performances du passé.

Depuis plus ou moins une décennie, ledit troisième cotisant, en référence aux deux premiers que sont les employés et les employeurs, n’en est plus un. Il ne répond plus aux besoins financiers croissants, notamment ceux liés à l’allongement de l’espérance de vie, qui fait que les retraites durent plus longtemps et coûtent plus cher à assurer. Le troisième cotisant est si faible qu’il parvient à peine à compenser le taux d’intérêt minimal de rémunération que les caisses de pensions doivent délivrer aux assurés. Celui-ci n’est pourtant fixé qu’à 1,5%. Mais selon l’enquête publiée mardi par Swisscanto, la performance moyenne des caisses a été de – 0,32% en 2011. Et moins de la moitié d’entre elles ont livré un rendement positif, pointe la société de gestion détenue par les banques cantonales.

Où investir? Comment se protéger des déboires européens et profiter du dynamisme chinois et d’autres pays émergents? Tour d’horizon des pistes à emprunter ou à éviter pour les institutions de prévoyance, qui ont quelque 690 milliards de francs suisses à gérer.

L’euro? Surtout pas

Cette semaine, c’est la grande question: faut-il vendre ses avoirs libellés en euro avant qu’il ne dégringole pour de bon? Swisscanto a une partie de la réponse: près de deux tiers des caisses ont introduit des mesures pour se prémunir contre les risques de changes, l’an dernier. Par contre, à ceux dont le franc est la monnaie de base, Fernando Martins Da Silva, stratège de la Banque Cantonale Vaudoise, que l’on entendra jeudi soir à une conférence coorganisée par Le Temps à Montreux, conseille de garder la majorité des fonds dans cette devise.

Si le franc reste lié à la monnaie unique, de nombreux spécialistes considèrent qu’à court terme, le dollar devrait, lui, s’apprécier face à l’euro. Les arguments ne manquent pas, écrit Roland Duss, de la banque Gonet & Cie: le retour de la crise européenne, la meilleure conjoncture aux Etats-Unis, le statut de valeur refuge du billet vert et le fait que les banques centrales des pays excédentaires, comme la Chine, par exemple, continue d’en acheter. Enfin, «la Banque centrale européenne pourrait prochainement abaisser ses taux pour faire face à la récession», estime Roland Duss et un nombre croissant d’observateurs.

La dette italienne? Peut-être

Encore recommandables il y a quelques mois, les emprunts du Trésor espagnol sont désormais à éviter. Par contre, «les plus téméraires peuvent songer à investir dans des obligations italiennes», selon Fabrizio Quirighetti, chef économiste de Syz & Co. «En tenant compte du coût de la couverture de change, le rendement peut atteindre 5% sur un emprunt à dix ans. C’est considérable, étant donné les fondamentaux stables de ce pays», commente le stratège en chef de Vontobel, Christophe Bernard, en marge du séminaire sur l’avenir du 2e pilier, organisé mardi à Yverdon-les-Bains par la banque.

Les pays sains? Obligatoire

Pour la partie «sûre» de leur portefeuille, les caisses de pension gardent des emprunts de la Confédération, des bons du Trésor américains ou des Bund allemands. Bien que les rendements soient historiquement bas – 0,6% à 10 ans en Suisse, par exemple. Quoique: les rendements réels (en tenant compte de l’inflation) sont un peu moins médiocres, souligne Christophe Bernard, puisque l’évolution des prix est nulle, voire négative. Si l’économiste de Syz & Co conseille des obligations de longue durée, d’autres experts optent pour des plus courtes. Il y a peu Credit Suisse expliquait ceci: si les taux d’intérêt remontent, les caisses pourraient ainsi se défaire plus rapidement de leurs titres pour en acheter de nouveaux, avec de meilleurs taux d’intérêt.

Les émergents? Prudence

Fabrizio Quirighetti se montre prudent sur les obligations des pays émergents. Christophe Bernard, lui, ne dit pas non. Le Brésil, par exemple, avec son triple B, entre dans la catégorie «investment grade» (de bonne qualité). Ses emprunts offrent une possibilité de diversification intéressante. «A condition, pondère-t-il, de souscrire à une dette émise en dollar, et non pas en monnaie locale.» Faut de quoi, le profil de risque devient trop important. Fernando Martins Da Silva souligne à ce propos que le coût de la couverture de change s’est réduit, pour qui veut s’exposer à la zone dollar où à l’Asie.

Les actions? Du lourd

«En plus d’une analyse économique, il faut étudier les aspects politico-juridiques dans lesquels évoluent les sociétés avant d’y investir», lance Christophe Bernard. Parce qu’un environnement réglementaire stable est devenu un vrai atout. «Si la proposition de François Hollande de séparer les banques de détail et d’investissement est mise en place en France, la capacité bénéficiaire de BNP Paribas ou de Société Générale sera nettement réduite», illustre-t-il. Pour éviter ce genre de surprise, il préfère la Suisse ou les Etats-Unis. Et des marques connues, globales, évoluant dans des secteurs à bonne visibilité et avec un excellent management. Exemples? Nestlé, Coca-Cola, Mastercard ou Syngenta. D’un point de vue plus général, les actions sont bon marché, mais la visibilité est faible. Et les mouvements de cours sont très importants, prévient encore Christophe Bernard, alors que cette semaine justement, le marché actions a égaré l’ensemble des gains engrangés depuis le début de l’année.

Les immeubles? Mais où?

L’immobilier, suisse en particulier, est très prisé par les caisses en manque d’alternatives. Le poids de la pierre ne cesse d’augmenter dans les portefeuilles depuis 2004, relève Swisscanto. Les immeubles, ou les fonds investis dans les immeubles, sont l’une des seules classes d’actifs considérées comme sûres et qui délivre des rendements de 3, 4, voire 5%, selon les objets, leur emplacement et leur prix. L’an dernier, ceux qui avaient des immeubles en Suisse ont réalisé une performance de 7,4% en moyenne, selon le conseiller immobilier zurichois CIFI. Mais c’est surtout grâce à la hausse des prix.

De nombreuses caisses cherchent des immeubles. Mais les «bons» objets à vendre ne sont plus légion depuis longtemps. En plus, l’ombre d’une bulle plane toujours. Une chute des prix n’est plus taboue. Ce d’autant plus que plusieurs dossiers réglementaires pourraient changer la donne. L’initiative Weber, la limitation de l’utilisation des capitaux du 2e pilier pour l’achat d’un logement ou les projets de la Finma et de la BNS pour juguler le marché hypothécaire sont à surveiller. Wüest & Part­ner les qualifie de facteurs «décisifs et imprévisibles».

L’or? Pourquoi pas?

Révélateur de la quête éperdue de sécurité, l’initiative de l’UDC Ulrich Schlüer: le Zurichois milite pour la création d’un franc-or et insiste sur ses vertus stabilisatrices, issues d’une combinaison de valeurs sûres comme l’or et le franc suisse. Les caisses de pension et les petits épargnants y trouveraient un grand intérêt. Peine perdue: la commission ad hoc a balayé l’initiative, mardi.

Au rang des alternatives moins exotiques, l’or est désormais plus attractif, estime Vontobel, alors que l’once a perdu 240 dollars en deux mois. Mais attention, prévient Julien Fulop, responsable de la clientèle institutionnelle en Suisse romande: son prix évolue souvent à l’inverse du dollar. Pour la banque Gonet & Cie, le retour des craintes d’inflation ou la demande des pays émergents plaident en faveur d’un achat, si l’once passe en dessous de 1570 dollars. C’est le cas depuis cette semaine.

Pour le pétrole, Vontobel voit les prix stagner. Selon la banque, «les stocks dans les pays développés sont importants. Et l’Arabie saoudite serait en mesure de combler une interruption de la production en Iran.» Pour les métaux industriels, notamment le cuivre, les prix sont très liés à la demande chinoise. Ce qui plaide en faveur d’une hausse.