Ce lundi 11 mai, pour beaucoup de Suisses, c’était la rentrée. Celle des classes, mais aussi celle des entreprises. Un retour qui signifie peut-être retrouver un bureau où s’entasse un joyeux désordre et partager des moments café avec des collègues désormais masqués. Mais qui signifie aussi, parfois, renouer avec de longs trajets et quitter, le cœur un peu serré, sa famille et son canapé.

Cette rentrée inédite, le bureau MVT architectes, à Genève, l’a vécue ce lundi. Après deux mois de télétravail, la grande majorité de ses 36 collaborateurs ont fait leur retour. Mais dans un bureau qui ne ressemblait plus à celui qu’ils avaient quitté: «Nous avons dû définir de nouvelles places de travail pour respecter les mesures de distanciation, et masques et gel désinfectant sont désormais à disposition», raconte Debora Akinci, administratrice et responsable des ressources humaines.

Et pour aider les entreprises, les sociétés de recrutement Randstad, Adecco et Manpower ont annoncé jeudi avoir créé une alliance. Le but? Donner, à travers différents documents, des stratégies et dispositifs sanitaires qu’il faudrait mettre en place pour une reprise en toute sécurité.

«Le modèle du bureau vole en éclats»

L’un des grands défis de cette rentrée est bien l’obligation de repenser le bureau de manière différente, rappelle Kirsten Bourcoud, psychologue du travail chez Vicario Consulting à Genève. «Le modèle du bureau qui implique qu’une place de travail est égale à une personne vole en éclats. Il faut désormais accepter d’être plus nomade, certains ne vont pas nécessairement retrouver leur place de travail, et d’autres resteront à la maison.»

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Mais le défi de ce retour n’est pas que sanitaire; il signifie aussi une préparation en termes d’organisation. «Il a fallu s’assurer d’être moins nombreux lors des séances, et de discuter individuellement avec ceux pour qui le retour était compliqué pour des raisons familiales ou de santé», développe Debora Akinci. Le maître mot de cette rentrée pour le bureau d’architectes était donc la flexibilité: «La majorité des collaborateurs nous ont signalé vouloir revenir, mais il ne s’agit pas de faire forcément toutes ses heures au bureau. Nous ne voulons pas prendre en compte uniquement l’économie ou seulement la santé, mais bien faire en sorte d’intégrer les deux.»

Et cette rentrée très particulière nécessite bien des précautions. A commencer par la prise de conscience d’avoir vécu une période fatigante. Il ne faudrait donc pas essayer de rattraper le temps perdu dans l’immédiat. Il faut prendre le temps de débriefer, conseille Kirsten Bourcoud. D’autant que, pendant toutes ces semaines, les liens se sont un peu distendus. «Il s’agira pour les cadres de donner l’occasion à chacun de s’exprimer sur cette période, mais aussi de valoriser les équipes, et les remotiver autour de projets.»

La «fear of missing out» des absents

«Il faut aussi veiller à ne pas instaurer une forme de discrimination envers ceux qui restent à la maison, souligne la psychologue. Ils risquent de souffrir de fear of missing out [peur de manquer un événement particulier]. Il faut donc continuer à communiquer plus qu’à l’accoutumée.»

Car si ce retour est unique, c’est aussi parce qu’il est progressif: les employés à risque notamment ne reviennent pas encore au bureau, et certaines équipes font leur retour en alternance. C’est entre autres le cas dans le domaine bancaire, où le télétravail n’était pourtant pas une évidence avant la crise. «Une minorité d’employés sont retournés à la banque, parce que dans les open spaces, seule la moitié des places de travail peut être occupée en raison des mesures», confirme Denise Chervet, directrice de l’Association suisse des employés de banque.

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D’autres entreprises ou institutions ont tout simplement décidé de ne pas encore reprendre en présentiel. Chez Lord Louise, entreprise de conseil en développement commercial, la petite équipe qui travaille à Genève ne prévoit pas un retour au bureau dans les mêmes dispositions qu’avant la crise avant le mois de septembre. «Passer au télétravail a été très facile, et aujourd’hui on ne sait pas vraiment si rassembler des gens pourrait s’avérer dangereux», précise Lorin Voutat, président du conseil d’administration. La distance entre ses collaborateurs ne l’inquiète pas. «Bien sûr, quand on se reverra, il faudra peut-être faire un rafraîchissement pour que chacun se rappelle les valeurs et les attentes de l’entreprise. Mais il me semble que c’est comme une équipe de foot: les réflexes reviennent vite quand on se retrouve, c’est comme un automatisme.»

Cette période a en tout cas influencé la future rentrée de la société: «Nous allons arrêter d’occuper une partie de nos locaux à l’avenir, rapporte Lorin Voutat. Beaucoup ont pris goût au télétravail et nous n’avons pas constaté de baisse de performance.»

En finir avec la «réunionnite»

Cette crise peut en effet servir de profonde remise en question, et ainsi amener de nouvelles pratiques. Dont la possibilité, souvent mentionnée, d’instaurer plus durablement du télétravail. Mais pas seulement. «Cette crise a mis en évidence une série d’habitudes que nous avions acquises par automatisme au travail ces vingt dernières années, estime Françoise Christ, consultante en entreprise en Suisse romande. On peut penser par exemple à la «réunionnite» [manie de faire des réunions]. Nous avons perdu beaucoup de lien social dans les séances en visioconférence, mais pas en efficacité. Il faut donc, avec cette reprise, se poser des questions sur la fréquence et la forme des réunions.»

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Cette période est aussi «un accélérateur de pratiques extraordinaire», selon Françoise Christ. «Nous n’avions plus besoin de multiples séances et de décisions pyramidales pour faire un pas en avant. Cette constatation pourrait permettre d’alléger les procédures.» La spécialiste encourage cependant à ne pas trop dramatiser la problématique de ce retour: «Il ne faut pas non plus croire que tout va changer.»