L’enfance des patrons (5)

«Je rêvais d’être ingénieur ou architecte»

Eric Fassbind est tombé dans l’hôtellerie étant petit. Rencontre avec un bâtisseur d’étoiles

L’enfance des patrons (5/5)

«Je rêvais d’être ingénieur ou architecte»

Portrait Eric Fassbind est tombé dans l’hôtellerie étant petit

Rencontre avec un bâtisseur d’étoiles

Pour se préparer à l’exercice, Eric Fassbind est allé chez sa mère, afin de se replonger dans ses vieux albums photo. «Je pensais que cela me prendrait trois minutes. J’ai passé plusieurs heures à revivre tous mes souvenirs», indique l’héritier d’une dynastie d’hôteliers, dont il incarne – avec son frère Marc – la sixième génération. Sur l’image qu’il a choisie, le jeune Eric a environ 5 ans. Il manipule une pelle mécanique. Tout un symbole. «J’ai toujours rêvé de devenir ingénieur ou architecte. Mais mon père voulait que je reprenne les rênes du groupe familial. Bâtir, c’est ce qui m’a fait revenir dans l’hôtellerie», explique celui qui en est à son quinzième chantier.

Assis face à une tasse de café escortée d’un verre d’eau, l’entrepreneur lève les yeux sur les lambris réactualisés de l’Hôtel Alpha-Palmiers, au centre de Lausanne. «L’image a été prise ici, au dernier étage de ce bâtiment, où nous ­avions notre appartement», lâche-t-il après une profonde inspiration. Eric Fassbind a vu le jour en 1966. «C’est comme si j’étais né dans cet hôtel», dit-il. Ses plus tendres souvenirs s’y rapportent: «On descendait avec mon frère pour chaparder de gros carrés de chocolat industriel en cuisine», se souvient celui qui a commencé à travailler vers l’âge de 12 ans. Des «extras», pour dépanner ses parents, tout en se faisant un peu d’argent de poche. «J’adorais cela. On se bagarrait pour le droit de servir en salle», indique-t-il. Bilan: les frères Fassbind ont affiné leur sens commercial. «Pour que la collecte de pourboires soit plus fructueuse, nous prétendions, tous les jours, que c’était notre anniversaire», sourit-il.

Eric Fassbind estime avoir eu «une enfance fabuleuse». Sa plus grande chance? «Mes parents étaient toujours présents à nos côtés, se félicite-t-il. Ils travaillaient beaucoup, mais nous partagions tous nos repas en famille.» Seul regret: une privation relative de vacances. Etant petit, il n’a presque jamais quitté la Suisse. «Je crois avoir vu la mer deux fois. D’abord dans le cadre d’un voyage d’affaires, mon père ayant dû visiter des hôtels au bord de la Méditerranée. Ensuite au Kenya, où nous avions aussi joint l’utile à l’agréable», indique-t-il.

Ce périple africain s’est révélé architecturalement marquant. L’hôtel choisi par le patriarche de la famille avait été construit dans les années 1970. «J’ai trouvé le bâtiment fantastique. A l’époque, je n’arrêtais pas de le dessiner. Et je peux, aujourd’hui encore, en faire le schéma détaillé», assure-t-il. Une coursive centrale courant sur plusieurs centaines de mètres, relativement plate mais avec des variations de niveau «très subtiles». L’ensemble était flanqué d’une arborescence de pavillons: «Cela ressemblait à ce que l’on peut à présent qualifier de clapier», plaisante-t-il.

Un autre souvenir mémorable? «L’hôtel de mon oncle, le Continental à Lugano, poursuit Eric Fassbind. Mais plus pour le mode de vie qu’il impliquait.» L’établissement saisonnier fermait durant l’hiver. «Les enfants pouvaient alors s’approprier l’espace des clients. Avec mes cousins, on montait les rails d’un circuit de chemin de fer dans la salle à manger», se remémore celui qui se passionnait pour les modèles réduits. «Je continue à en faire», précise-t-il. A l’époque, le constructeur en herbe élaborait des bateaux, avant de s’intéresser aux hydravions. «C’est vers l’âge de 13 ans que mes maquettes se sont mises à voler. Je les appelais mes vaisseaux «spéciaux», précise celui qui a été marqué par les grandes superproductions américaines, tel le film Star Trek.

Eric Fassbind n’a jamais fréquenté le jardin d’enfants. Son frère et lui étaient placés sous la supervision d’une «nurse», comme l’appelait leur mère. «C’était une Allemande, nos parents tenaient à ce que l’on apprenne cette langue. Elle nous amenait souvent au parc de Milan à Lausanne, pour notamment contempler des voiliers», ajoute-t-il. Et son rapport à l’école fut quelque peu tourmenté. «J’excellais dans les branches techniques, comme les maths ou la physique, dit-il. Par contre, j’avais toujours 1 en dictée. Quand le prof me faisait venir au tableau pour orthographier «néanmoins», j’écrivais «nez-en-moins». Cela faisait rire toute la classe.» Explication: une dyslexie mal diagnostiquée, qu’il a héritée de son père et «transmise à ses deux enfants».

Ce qui ne l’a pas disqualifié pour les études: à partir du post-obligatoire, «les dictées ont beaucoup moins d’influence sur la moyenne générale», témoigne celui qui a fini par décrocher une licence HEC, cursus complété par un diplôme de l’Ecole hôtelière de Lausanne.

L’orée de l’adolescence fut pour lui, comme pour beaucoup, l’âge de la révolte. «J’avais rebaptisé ­notre maison au bord du lac le Kremlin, et y faisais flotter des drapeaux soviétiques», se souvient-il. Ses parents, plus catholiques par hérédité que par conviction, l’avaient quand même inscrit au catéchisme. «Je me suis fait exclure pendant un an après avoir fait fondre en larmes mon enseignante», s’excuse-t-il.

New wave, coldwave et autres musiques industrielles s’ouvrent alors à ses jeunes oreilles. «J’ai joué, sans réel succès, dans un petit groupe aussi expérimental qu’informel [Berschtesgarden Trio], où l’on déconstruisait les sons», confie-t-il. Un disque, «à compte d’auteur», naîtra toutefois de cette étape musicale.

Petit clin d’œil: à l’issue de l’entretien avec Le Temps, Eric Fassbind signait l’achat du 10e hôtel du groupe. «Il se situe à Zurich à 300 mètres du Kunstmuseum, derrière la cathédrale. L’établissement viendra rejoindre notre chaîne dès janvier 2015», conclut-il.

«Quand le prof me faisait orthographier «néanmoins», j’écrivais «nez-en-moins»

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