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Contrairement aux idées reçues, le supporter moyen du républicain Donald Trump est solidement ancré dans la classe moyenne. Celle qui menace le plus d’érosion au vu de la transformation de l’économie américaine.
© Ted S. Warren

Inégalités

La revanche des perdants de la globalisation

Le pouvoir d’achat recule en Europe ou aux Etats-Unis, déclassant une partie de la population. En Suisse, les travailleurs sans titre universitaire souffrent aussi des promesses non tenues de la libre circulation

«Make America great again». Casquette vissée sur la tête, t-shirt aux couleurs du drapeau américain dévoilant un léger embonpoint, les supporters de Donald Trump – candidat républicain à la présidentielle américaine – crient leur nostalgie pour un lointain passé héroïque. A chaque rassemblement de ces hommes blancs et vindicatifs, les photographes se délectent de clichés.

Lire aussi notre édito: Le charme perdu de la globalisation

Ils ne correspondent pourtant en rien au supporter moyen de Donald Trump. Issu d’un ménage générant 72 000 dollars par an, ce dernier est plus riche et plus éduqué que ne le laissent penser ces poncifs. En fait, le partisan du milliardaire américain est même solidement ancré dans la classe moyenne. Précisément celle qui, aux États-Unis, se sent la plus menacée par le déclassement.

Les promesses non tenues du libéralisme

Pendant des années, les élites lui ont inlassablement promis que la libéralisation économique augmenterait son niveau de vie. Mais, dans 80% des villes, le revenu médian a diminué de 1999 à 2014. A Denver, par exemple, il a chuté de 83 500 à 76 000 dollars en 15 ans. Les données, ajustées au coût de la vie dans les 229 zones métropolitaines regroupant trois quarts de la population américaine, proviennent d’une récente étude du Pew Research Institute. Elles reflètent une lente érosion de la classe moyenne américaine. Même les instituts les plus libéraux tirent la sonnette d’alarme.

Au cœur du paradoxe: dans l’industrie, les salaires n’ont augmenté que de 10% depuis 1973. La productivité a, en parallèle, explosé de 240% sur la même période, selon l’American Enterprise Institute. Conséquence: les bénéfices générés par les travailleurs n’ont été que très inégalement répartis. Ces promesses non-tenues du libéralisme ont nourri le ressentiment populaire contre les élites et leurs projets économiques. L’avènement de figures comme Donald Trump ou Bernie Sanders, tous deux porteurs – malgré leurs différences – d’un discours antimondialisation, s’inscrit dans cette tendance. L’adhésion à l’Accord de partenariat transpacifique (TPP), un traité de libre-échange porté par l’administration Obama, est devenue si sensible politiquement que même Hillary Clinton a fini par s’en détourner.

Des gains répartis de manière trop inégale

En Grande-Bretagne, les partisans du «Brexit» ne craignent plus de passer pour des réactionnaires et manifestent ouvertement leur dégoût pour le projet européen, générateur d’inégalités. Pour le chroniqueur du Financial Times, Wolfgang Münchau, l’échec des démocraties occidentales réside dans leur «inaptitude à tenir compte des chocs économiques qui résultent inévitablement de l’ouverture des frontières comme la stagnation des salaires réels ces vingt dernières années». Entre 1988 et 2011, 10% de la population a accaparé 46% de la croissance totale des revenus, selon le baromètre d’Oxfam.

Lire aussi: «Le salaire minimum refait surface»

L’exacerbation des inégalités à l’origine de la ferveur populiste actuelle? Une thèse confirmée – bien que de manière involontaire – par le Lord britannique Stuart Rose. Ancien directeur de la chaîne de magasin Marks & Spencer, il a renforcé le camp pro «Brexit» en mettant en garde contre une «augmentation du coût du travail» – donc des salaires – en cas de sortie de l’Union européenne. Une déclaration confirmant les Eurosceptiques dans leur conviction que la politique migratoire britannique «discrimine les travailleurs les moins bien rémunérés», selon les dires du conservateur Steve Baker.

En Suisse, la libre circulation ne favorise que les classes aisées

L’ouverture des frontières semble, à l’inverse, avoir enrichi les classes aisées. C’est le cas aux Etats-Unis mais également en Suisse où les «natifs» les plus qualifiés ont progressé au niveau professionnel malgré l’arrivée de 180 000 «nouveaux immigrés» dans le secteur privé entre 1998 et 2010, une hausse de 45% des effectifs. La libre circulation a permis d’augmenter la présence de ces travailleurs natifs de 4,8% dans les postes les plus qualifiés, selon une récente étude.

La libre circulation a permis aux entreprises d’augmenter la productivité, leurs ventes et de créer des postes, rappelle Andreas Beerli, chercheur au KOF et coauteur avec Giovanni Peri du travail de recherche «The Labor Market Effects of Opening the Border». «Mais les travailleurs bénéficiant de titres universitaires ont pu échapper à l’effet de compétition en gagnant en compétences managériales», souligne-t-il.

Les Suisses disposant d’une éducation de niveau intermédiaire n’ont en revanche pas bénéficié de cet effet de «promotion». L’arrivée, sur le marché de l’emploi, d’une concurrence européenne de plus en plus qualifiée a relégué une partie de cette population vers des tâches plus simples et répétitives. «Pour chaque point d’augmentation du nombre de migrants sur le marché du travail, la classe des travailleurs moyennement qualifiés a perdu entre 1,8 et 3% d’heures travaillées», détaille le chercheur du KOF.

Atténuer les coûts de la mondialisation

L’étude est toujours en cours. Les deux chercheurs espèrent affiner leur méthode pour déterminer quelle part des travailleurs s’est retrouvée sans emploi et quelle part a été reléguée en périphérie où la concurrence est moins forte. Pour Andreas Beerli, «on ne peut pas se contenter de regarder le marché du travail de manière globale. Il faut analyser quels sont les coûts de la libre circulation et comment ils sont distribués». Et ceci aussi afin d’inciter les gagnants de la mondialisation à montrer plus de considération envers les perdants.


Soins et beauté précarisés

880 francs. C’est le salaire médian des esthéticiennes sur l’arc lémanique, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). La moitié d’entre elles dispose d’un salaire inférieur à cette somme. Marie, qui travaille dans un salon à Genève, est juste au-dessus. Diplômée depuis 12 ans, elle ne se plaint pas de son salaire mais se rappelle avoir travaillé à ses débuts dans un spa de luxe pour quelque 2000 francs mensuels, accompagnés de commissions à la prestation. Pour elle, l’afflux de main-d’œuvre explique en partie la stagnation des revenus: «A Genève, plus de 50% des esthéticiennes sont frontalières, assure celle qui a fini par s’installer en France voisine. Avec un tel salaire, il est devenu impossible de vivre en Suisse.»

Salvador Escalona possède, lui, un salon de coiffure à Lausanne. Le quadragénaire explique d’emblée que la capitale vaudoise ne connaît pas le même brassage frontalier que Genève mais que la concurrence y est néanmoins féroce. «Dans le milieu, le taux de roulement est important dans un contexte de baisse de la demande, déplore-t-il. Certains coiffeurs travaillent déjà à moitié prix et même des célèbres salons franchisés parisiens ont fermé leur porte.» Salvador Escalona évoque un «pouvoir d’achat qui ne fait que de baisser». Et pour cause: à ses débuts, le salaire minimum était de 2800 francs. 25 ans plus tard, il se situe à 3400 francs, en hausse de 21,4%. C’est moins que le renchérissement du coût de la vie qui a atteint 29,7% sur la même période, selon l’OFS. «Il y a un immense fossé entre le luxe environnant la Place Saint-François, où j’exerce, et ma précarité.» Ce secundo d’origine andalouse rappelle que, dans son milieu, seul les frontaliers peuvent rêver d’accéder à la propriété. «Pour ma part, il n’y a que lors de mes vacances en Espagne que je peux me permettre de hausser un peu mon train de vie, par exemple en allant régulièrement au restaurant.»


Dans l’horlogerie, des salaires qui stagnent

2000 francs brut. C’est le salaire mensuel offert par une société de polissage de La Chaux-de-Fonds à trois employés portugais. Venus de leur pays pour travailler chez le sous-traitant horloger, les trois jeunes adultes étaient au bénéfice d’un contrat de formation d’un an. En fait, une simple mise à jour d’une semaine. Un cas de sous-enchère confirmé par la commission tripartite puis par le Tribunal pénal de La Chaux-de-Fonds, le 14 janvier dernier. Le salaire minimum est fixé à 3700 francs (payé 13 fois) pour des salariés non qualifiés évoluant dans les entreprises conventionnées.

Unia n’a cependant pas pu démontrer que l’entreprise faisait venir spécifiquement des travailleurs de l’étranger et profitait de leur méconnaissance du marché du travail pour les payer moins cher. Reste que, pour Francisco Pires, secrétaire syndical de l’industrie dans la section neuchâteloise d’Unia, les mesures d’accompagnement ne sont pas à la hauteur et les amendes restent insuffisantes pour dissuader les fraudeurs. «Les déséquilibres sur le marché du travail maintiennent la pression sur les salaires. Depuis la libre circulation, ils ont stagné voire baissé.» Depuis le tournant du millénaire, le nombre de frontaliers étrangers travaillant dans la fabrication de produits horlogers, informatiques ou électroniques a triplé à Neuchâtel et dans le Jura, respectivement de 964 à 3286 et de 628 à 1757, selon l’OFS.

Du côté de la Chambre neuchâteloise du commerce et de l’industrie (CNCI), on reconnaît que la possibilité de compter sur un grand réservoir de main-d’œuvre étrangère a permis à l’industrie horlogère de rester compétitive tout en rappelant qu’il existe des conventions collectives de travail déterminant des salaires minima. «Les pratiques de sous-enchère restent des cas isolés, explique Alain Marietta président de la CNCI et patron du sous-traitant Metalem. Les travailleurs étrangers sont payés au même niveau que les Suisses. Avant la libre circulation, il s’agissait souvent des seuls travailleurs protégés. Leur obtenir un permis de travail et garantir qu’ils touchaient le même niveau de salaire pouvait prendre un temps fou.»

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