Les courbes officielles (chômage, consommation, salaires) racontent toutes la même histoire. L'Amérique n'a jamais autant vénéré Wall Street et Alan Greenspan est son prophète. Mais plus encore que les indicateurs traditionnels, ce sont des détails relevés aux quatre coins du pays qui traduisent le mieux le pouls de la santé économique des Etats-Unis et surtout l'extraordinaire confiance des consommateurs. Cynthia Latta, économiste chez Standard & Poor's DRI, a compris l'ampleur du phénomène dans un centre commercial: pas une seule annonce de soldes! La demande est telle que les détaillants n'ont plus à se soucier des invendus. Autre signe, un tiers des propriétaires de logement sont des célibataires de moins de 30 ans. C'est deux fois plus qu'il y a dix ans. Un taux remarquable pour un marché traditionnellement réservé aux couples ou aux familles. Et cette tendance ne signale pas un embourgeoisement précoce mais bien un degré d'autosuffisance accéléré, selon les analystes.

L'eldorado n'a jamais été aussi rutilant à en croire les dernières statistiques. Les consommateurs, selon un sondage publié cette semaine, n'ont jamais eu autant confiance en leur économie en trente ans. La consommation des ménages représente 75% de l'activité économique. Et si les ventes de propriétés en mai ont été inférieures aux prévisions, les analystes relativisent, car l'immobilier surfe encore sur une vague de records depuis des mois. La demande pour les propriétés individuelles est telle que dans certaines régions, les constructeurs n'arrivent plus à suivre. Non seulement les gens achètent davantage de maisons privées, mais ils les veulent de plus en plus spacieuses. La surface des habitations est passée de 200 à 300 mètres carrés en moyenne à près de 900 mètres carrés en vingt ans. Corollaire naturel au boom de l'immobilier, les fabricants de meubles, d'appareils électroniques et ménagers engrangent de juteux bénéfices.

L'industrie automobile n'est pas en reste. La frénésie dépensière paraît sans borne. L'Américain moyen dépense d'ailleurs plus qu'il ne gagne. Selon le Département du commerce, les dépenses ont augmenté de 0,6% en mai contre 0,4% pour les salaires. Des chiffres qui confirment la tendance à user largement du crédit mais aussi à puiser dans une épargne déjà fort faible. Et s'il est un indicateur qui inquiète tout de même les économistes mais qui montre combien les Américains croient aux lendemains qui chantent c'est celui de l'épargne, en chute libre. En avril, le taux d'épargne a diminué de 1,2%, une baisse record.

Pour les analystes, le principal facteur de l'optimisme ambiant est dû essentiellement au taux de chômage. A 4,2% en mai, le taux le plus bas en vingt-neuf ans. Fait remarquable, ce taux est demeuré stable depuis près d'un an et il n'est pas resté sans effet sur le marché de l'emploi, malgré certaines disparités régionales et sectorielles. Reste un fait. La grande majorité de la population vit mieux et gagne plus. Même la minorité noire, traditionnellement moins bien lotie, profite de l'embellie. Certaines régions, notamment le nord, affichent des taux de chômage oscillant entre 1 et 1,4%. Et ce sont soudain les employeurs qui tiennent le couteau par le manche. Les entreprises doivent redoubler d'inventivité pour engager mais surtout pour ne pas laisser filer leur main-d'œuvre: crèche gratuite, mise à disposition de voiture de fonction, bonus de fin d'année, substantielle augmentation de salaire. Des participations sont même offertes à des employés non qualifiés pour les retenir.

A croire que cette situation durera éternellement. Les success stories de ces jeunes entrepreneurs devenus millionnaires en une nuit incitent le tout venant à investir en Bourse. Plus de 41% des ménages américains boursicotent régulièrement. C'est le mythe de l'argent facile. Des risques pourtant, personne ou presque n'en parle. Un bref coup d'œil aux couvertures des magazines économiques donne le tournis et met en lumière l'obsession du moment: «Comment devenir plus riche», «250 trucs pour devenir millionnaire», «comment augmenter votre salaire en six mois».