Analyse

Le revenu augmente et le bien-être diminue, sauf en Suisse

Dans «Un nouveau monde économique», Jacques Le Cacheux, rapporteur de la commission Stiglitz, et Eloi Laurent, économiste à l’OFCE, offrent une foule d’observations utiles pour comprendre le divorce entre le citoyen et le gouvernement. Des comparaisons internationales fort intéressantes

Analyse

Le revenu augmente et le bien-être diminue

La critique du PIB, cette mesure créée par Simon Kuznets à l’orée des années 1930 et adoptée comme norme internationale à Bretton Woods en 1944, est largement documentée. Le scepticisme était donc extrême en prenant en main Un nouveau monde économique*. Les auteurs, Jacques Le Cacheux, rapporteur de la commission Stiglitz, et Eloi Laurent, économiste à l’OFCE, offrent toutefois une foule de comparaisons et d’observations intéressantes en dépit de leur égalitarisme et de leurs recettes interventionnistes.

L’ouvrage répond tout à fait à l’objectif inscrit en sous-titre: «Mesurer le bien-être et la soutenabilité au XXIe siècle». L’évolution du PIB ne trompe plus personne. Les gouvernements Obama et Hollande s’en aperçoivent au fur et à mesure des élections. «L’écart entre le discours politique et l’expérience quotidienne des citoyens est un poison pour la démocratie», font valoir les deux auteurs. La cote de popularité de Barack Obama a suivi celle des revenus et non celle du PIB. Le président américain est le premier de l’histoire des Etats-Unis qui doit reconnaître une baisse du revenu médian des citoyens sur 20 ans (de concert avec ses prédécesseurs).

Leur critique des critères monétaires du bien-être et du «laisser-faire inégalitaire» se heurtent toutefois à leurs propres chiffres. La Suisse n’arrive-t-elle pas en tête du degré de satisfaction des habitants, de l’indice de performance environnementale et de la confiance envers le gouvernement? Le revenu évolue dans certains pays de concert avec le bien-être. Les auteurs se contentent de condamner la «régression sociale en Europe que cache mal une augmentation molle du PIB».

Les deux économistes critiquent la monétarisation excessive de la mesure du bien-être et prônent une politique volontariste. Pourtant, l’intervention de l’Etat réduit aussi bien le revenu du citoyen que sa liberté: En France, entre 2010 et 2013, le revenu des ménages a en effet baissé d’environ 1600 euros, dont 1000 euros à la suite d’une baisse du revenu marchand, 950 euros d’une hausse de la fiscalité, non compensée par une hausse des prestations sociales de 350 euros.

La confiance envers les institutions est primordiale lorsqu’il s’agit de bien-être, observent fort justement les auteurs. La chute de 6 points de la confiance dans les pays de l’OCDE entre 2007 et 2012 traduit ainsi une crise autant civique qu’économique. Aux Etats-Unis, pionniers de la démocratie représentative, la confiance envers le parlement est tombée de 52,5% en 1981 à 20,6% en 2012. L’appauvrissement est aussi «civique».

Le baromètre de la crise considère souvent le niveau du taux de chômage officiel. Les auteurs lui préfèrent le taux d’emploi. L’écart entre les deux mesures est très informatif. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a retrouvé son niveau d’avant la crise, mais le taux d’emploi s’est effondré de près de 10 points. On comprend mieux les hésitations de la Fed à relever les taux.

Les indices de bien-être vont souvent dans le même sens que les indicateurs monétaires et financiers. Mais la relation entre le bonheur et le revenu n’est pas unidirectionnelle comme le montre le paradoxe d’Easterlin: Les plus riches se déclarent plus heureux que les pauvres. Mais lorsque le revenu augmente, l’individu ne se déclare pas nécessairement plus heureux. La volonté politique de réduire non seulement les inégalités de revenu mais aussi du bien-être est donc pour le moins douteuse. Il n’appartient d’ailleurs pas à l’Etat de normer le bonheur.

La richesse ne peut être limitée à la dimension financière, souligne les auteurs. Elle doit faire intervenir le capital humain (éducation, santé), le capital naturel (environnement) et le capital manufacturé (infrastructures). Il en résulte un concept de «richesse totale» calculée par l’Inclusive Wealth Report des Nations unies. Entre 1990 et 2010, son évolution a été nulle. Il faut savoir que le PIB mondial a été multiplié par 4 durant la même période tandis que la population mondiale s’est accrue de 30%. Les auteurs n’en parlent (étrangement) pas. La boussole des Nations unies souligne le résultat d’une politique de redistribution, d’intervention et d’endettement qui n’a enrichi (au sens large) qu’une infime minorité. Les auteurs expliquent que la stagnation de la richesse totale s’explique par les «résidus», soit des «composantes manquantes» de la richesse totale: institutions, capital social, savoir, inégalités. Ces «résidus» ont baissé de 0,3% par an ces deux dernières décennies. Dès lors, ainsi corrigé, le stock mondial de richesse totale par habitant a diminué de 0,3% par année entre 1990 et 2010!

Sur la base des nouveaux indicateurs, les auteurs estiment qu’un changement de comportement doit être engagé sous la conduite des autorités politiques. C’est une approche dangereuse pour la liberté. Une meilleure mesure du bien-être devrait inciter les gouvernements à mieux comprendre les aspirations du citoyen et les tendances, ainsi qu’à améliorer l’efficacité du système dans le respect de la durabilité. L’Etat peut ensuite informer le public, mais son but est de mettre en œuvre le programme pour lequel il a été élu et non pas de changer les valeurs et les comportements. * Un nouveau monde économique, Eloi Laurentet Jacques Le Cacheux, Odile Jacob, 256 pages, 2015.

Le stock mondial de richesse totale par habitant a diminuéde 0,3% par année entre 1990et 2010

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