Au cœur des marchés

Rêves de normalisation

Entre les discours émaillés de chiffres officiels, d’une part, et les constatations, voire les conclusions des investisseurs les plus avertis, d’autre part, il y a un fossé qui se creuse, une incompréhension qui grandit

Au cœur des marchés

Rêves de normalisation

Normal! – Tel est le nouvel adjectif à la mode. Mais entre les discours émaillés de chiffres officiels d’une part et les constatations, voire les conclusions des investisseurs les plus avertis d’autre part, il y a un fossé qui se creuse, une incompréhension qui grandit. Deux signes récents, aussi explicites que révélateurs, nous le démontrent.

A la veille de passer le témoin à Janet Yellen à la tête de la Fed, Ben Bernanke s’est permis d’émettre des doutes sur la véracité des chiffres du chômage. Un indice assez clair que Ben se pose de sérieuses questions. Dans l’immédiat, il confie à son successeur ce que ni lui, ni Alan Green­span en poste de 1987 à début 2006, n’auront su faire, à savoir dégonfler en douceur les bulles d’actifs financiers de la planète.

Le second message est passé totalement inaperçu en Europe, et pourtant! A 55 ans, fort d’un cursus sans égal (FMI, Harvard, Salomon) et héritier désigné de Pimco, le plus grand gestionnaire obligataire du monde, Mohamed el-Erian, chef de l’investissement, a tiré sa révérence sans crier gare. Pourquoi? Lui seul le sait, mais certains de ses pairs lui reprochaient de mettre en doute la vulgate officielle. Autre version: il a décelé, avant les autres, un sérieux imbroglio à venir. Comme sans doute son compère Bill Gross, resté seul pour gérer les 240 milliards de dollars d’actifs du légendaire Total Return Fund et dont la dernière lettre ressemble, à s’y méprendre, à un cri d’alarme déguisé.

A l’évidence, le doute n’émane pas ici d’esprits marginaux mais bel et bien de cerveaux lucides opérant au cœur d’un système financier qui n’a plus qu’une seule obsession, lisser la volatilité à tout prix.

En matière financière, les esprits les plus pointus s’efforcent d’identifier avant les autres les points d’inflexion des principaux agrégats tels que la croissance ou le chômage. Et, comme on vient de le voir, le doute s’installe chez les meilleurs. En mettant en parallèle les liquidités injectées depuis des années et le niveau d’endettement qui ne baisse pas, ils devinent que des pans très importants de l’économie mondiale se contractent. Bref, que la déflation est là; bien loin de cette croissance globale, annoncée sans cesse à coups de chiffres mirobolants, mais que le commun des mortels ne constate décidément pas dans son quotidien de plus en plus difficile.

Dans l’immédiat, malgré un mois de janvier chaotique, les marchés continuent d’espérer que la normalisation en cours va se poursuivre, elle qui leur permet de vivre sans soucis. Gare toutefois au malentendu qui est en train de grandir! Car la connotation de ce terme, à première vue anodin, recouvrait à Budapest, fin 1956, ou à Prague, en août 1968, une réalité nettement plus menaçante.

* Consultant indépendant

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