L'Allemagne n'a pas touché le fond. Chaque semaine apporte son lot de nouvelles informations déprimantes. Un mercredi noir s'annonce. Les rentrées fiscales ont été revues à la baisse et de nouveaux trous seront confirmés aujourd'hui: une dizaine de milliards d'euros en 2002. La Commission européenne actualisera l'endettement 2002 de l'Allemagne à 3,8% de son PIB. Même avec la meilleure volonté, Berlin restera l'an prochain au-delà des 3% fixés dans le Pacte de stabilité, estime Bruxelles. Le même jour, cinq «sages» au chevet du patient allemand renforceront le pessimisme en ne pronostiquant plus qu'une mini-croissance pour 2003: 1%. C'est insuffisant pour créer de nouveaux emplois. Comment soigner l'Allemagne? L'économiste Thomas Straubhaar écarte les remèdes conjoncturels. A la tête du HWWA* de Hambourg – l'un des six grands instituts économiques allemands – ce Suisse réputé pour son esprit indépendant plaide pour une thérapie en profondeur.

Le Temps: L'Allemagne est malade. Est-ce grave?

Thomas Straubhaar: Le pays ressemble à un individu qui a longtemps négligé sa santé. Ses artères sont bouchées, il a grossi. Il découvre qu'il doit se soigner, mais son corps se rebiffe. Il faut briser un cercle vicieux; commencer ce qui aurait dû être fait depuis des années. Les causes du mal sont profondes et structurelles. Seule une thérapie à long terme, douloureuse, convient. Mais les Allemands doutent. Ils refusent les risques et s'accrochent au statu quo.

– L'Allemagne paie-t-elle le coût de la réunification?

– Sans la réunification, le chômage serait inférieur, la croissance supérieure et l'endettement n'aurait pas explosé. Mais bien avant ce défi sans équivalent et relevé sans heurts sociaux, l'économie sociale de marché allemande a généré un état social dominé par l'inertie. L'économie allemande orientée sur les grandes industries traditionnelles comme le charbon et l'acier n'a pas été remise en cause. La puissante Allemagne pouvait supporter les coûts découlant de ces deux handicaps structurels. Mais la réunification a brisé l'équilibre du système.

– Les taux d'intérêt réels allemands sont plus élevés que partout ailleurs dans la zone euro. Le pays est-il victime de la monnaie unique?

– Le mark était une monnaie forte et il perdrait aujourd'hui de sa valeur si l'euro n'existait pas. Comme la BCE ne fait pas une politique monétaire pour l'Allemagne mais pour la zone euro, les Allemands paient un prix pour leur appartenance à l'Union monétaire. Ironie de l'Histoire, l'Allemagne menace d'affaiblir l'euro au moment où Berlin espère une politique monétaire expansive! Je ne pense pas que des taux d'intérêt plus bas soient le remède approprié aux maux allemands. Cela pourrait même favoriser une spirale déflationniste à la japonaise. Car l'Allemagne a peut-être atteint le premier stade d'une crise similaire à celle qui mine le Japon. Seules des réformes structurelles peuvent briser cette dynamique négative.

– L'Allemagne a-t-elle besoin d'une cure de néolibéralisme à la Thatcher?

– Il s'agit tout simplement de revitaliser l'économie sociale de marché. Cette théorie, née après la guerre, voulait que l'Etat se retire au profit de l'économie et des individus. C'est de la plus grande actualité. Il faut couper dans les subventions, dans les acquis et dans les privilèges. Enlever 10% partout. L'Etat réduira d'autant ses dépenses et il gagnera la marge de manœuvre pour baisser les impôts. Le gouvernement rouge-vert fait l'inverse: les charges sociales augmentent; idem pour la charge fiscale. Le travail coûte toujours plus cher et la conjoncture en souffre.

– A trop économiser, ne risque-t-on pas d'affaiblir une demande intérieure déjà fragile?

– Pas si l'on réduit les impôts en même temps. C'est un point décisif de mon paquet. Les gens reçoivent moins de l'Etat, mais ils conservent plus d'argent dans leur poche. Songez au scénario inverse: si les retraites et les dépenses de santé ne diminuent pas, les taux de cotisation augmenteront. C'est aussi du poison pour la conjoncture. Et quel mauvais signal pour l'avenir! Toujours moins d'actifs payeront plus pour des retraités toujours plus nombreux…

– Où réside l'espoir?

– Le gouvernement rouge-vert n'a même pas de mandat pour mener des réformes, car la majorité des électeurs a choisi le statu quo. Je crains déjà que ses premières décisions n'hypothèquent les quatre prochaines années. Le paquet du gouvernement ne fait que des perdants, alors que celui dont j'ai esquissé les contours crée des gagnants. Il faut mobiliser tous ceux à qui profiteront les réformes nécessaires: les jeunes, les familles, les actifs… L'économie peut le faire. Peut-être les Verts aussi. Au gouvernement, ils sont la formation stimulante pour repenser l'Etat social et la répartition de la richesse. A condition de ne pas sacrifier la «durabilité» comme critère de leur action. Penser à long terme: cela suppose d'avoir une vision. Or, c'est justement ce qui manque à un gouvernement livré à tous ceux qui profitent du statu quo.

– Vous avez déclaré dans un débat que l'Allemagne avait beaucoup à apprendre de la Suisse.

– C'est juste. En Suisse, le financement des retraites et de l'assurance maladie est en partie ou totalement découplé du travail. Ce choix fondamental est juste. L'Allemagne, où ces deux régimes sont financés par les cotisations salariales des actifs, ne sait plus comment faire depuis que le chômage a explosé. L'Etat colmate les trous comme un pompier éteint un incendie.

* Hamburgisches Welt-Wirtschafts-Archiv; «www.hwwa.de».