* Professeur émérite d’économie politique internationale et fondateur et directeur du Groupe d’Evian à l’IMD, ainsi que «Senior Fellow» auprès du Fung Global Institute à Hongkong

Actuellement, la Chine est en butte à des turbulences politiques, géopolitiques, sociales et économiques. Cette situation découle en grande partie de la prochaine transition au niveau du pouvoir à Pékin. Mais également de la rapidité des changements subis par la Chine. Son impact sur le monde, et celui du monde sur elle, cause inévitablement de grandes turbulences. Tandis que ces turbulences se poursuivront à court terme, l’élan généré depuis les réformes il y a 30 ans reprendra de la vigueur. Certes, tout est possible et il existe des poudrières sociales. Toutefois, l’engagement de la Chine dans la mondialisation semble durable.

Paradoxalement, alors que c’est l’Occident qui a mené la mondialisation dans l’ère moderne, il se replie désormais sur des politiques protectionnistes et isolationnistes. La peur et l’incompréhension à l’égard de la Chine en sont les principales raisons. Ces incertitudes se reflètent également dans la volatilité des marchés. Nous sommes clairement dans un monde nouveau, un monde tourné vers la Chine. Comprendre d’où vient la Chine est fondamental pour saisir les défis de la mondialisation au XXIe siècle.

Entre le IIe siècle avant J.-C. et le XVe siècle de notre ère, 1700 ans de «mondialisation» – à savoir l’intégration de marchés via des flux de marchandises, de capitaux, de personnes et de savoirs – ont été dominés par la Route de la soie qui courait de la Chine de l’Est jusqu’à la Méditerranée, complétée par la route des épices. Les agents de cette mondialisation étaient les Chinois, les Indiens, les Mongols, les ressortissants d’Asie centrale, les Perses, les Arabes, les Egyptiens et les Européens.

Grâce aux progrès scientifiques, la cartographie, l’ingénierie navale et la navigation ont connu des progrès considérables. Au début du XVe siècle, les Chinois étaient les maîtres de l’univers. Entre 1405 et 1433, le grand amiral Zheng He a sillonné la mer de Chine du Sud, la mer de Java, l’océan Indien et la baie du Bengale, navigué à travers la mer Arabique, le long du golfe Persique ainsi que sur la mer Rouge et longé la côte d’Afrique jusqu’à Mombasa. Certains pensent qu’il aurait même atteint l’Amérique. Mais, en 1435, les empereurs Ming ont mis brutalement fin à ces expéditions, et c’est ainsi que les flottes de Zheng He furent détruites et que la Chine s’est coupée du monde.

Et tandis que la Chine se repliait, L’Europe prospérait. L’empire maritime portugais a émergé, quadrillant les océans Pacifique et Indien, et l’Atlantique, jusqu’à la découverte de l’Amérique et la colonisation du Brésil en 1500. C’est ainsi qu’ont débuté l’essor inexorable de l’Occident et sa domination sur le monde. Par les Espagnols et les Portugais d’abord, avant que les Hollandais, les Britanniques et les Français ne prennent le relais. Puis, plus tard, les Etats-Unis.

La période entre le début du XVIe siècle et le début du XXIe a été marquée par le transfert des richesses et du pouvoir de l’Asie à l’Occident. Entre le XVe et le XVIe siècle, l’Asie produisait plus de 65% du PIB mondial1; au début du XIXe siècle, la Chine semblait se maintenir et correspondait à elle seule à 33% du PIB mondial. Et c’est durant cette période que l’ère industrielle et l’impérialisme occidental ont explosé. En 1950, la population asiatique représentait 60% de la population mondiale, mais plus que 17% du PIB. L’Asie était vraiment pauvre. En 1975, sa part dans le PIB avait augmenté à 22%, même si la moitié de ce chiffre était due au «miracle japonais»; à la mort de Mao en 1976, la part de la Chine dans le PIB global stagnait à 4%.

Dorénavant se produit une mutation aussi profonde qu’il y a 500 ans avec l’essor de l’empire maritime portugais. Les technologies aidant, ces changements ont lieu en accéléré. Ils se produisent même à une vitesse si hallucinante que nombreux sont ceux qui, en Occident surtout, ne les perçoivent pas!

A quoi ressemble ce monde nouveau? D’abord, il n’est plus dominé par l’Occident. Il y a 20 ans, le monde en développement contribuait pour 35% au PIB mondial; aujourd’hui, sa part dépasse 50% et ne cesse de croître. Il y a 20 ans, les pays de l’OCDE étaient la locomotive de l’économie mondiale; aujourd’hui, la croissance du commerce mondial et des investissements a lieu dans ou entre les régions autrefois périphériques. Le commerce entre la Chine et le Brésil a été multiplié par 20 entre 2000 et 2010. La Chine, dans ce domaine, a même dépassé la France et l’Allemagne comme partenaire commercial de choix du Brésil.

Une tendance similaire se dessine concernant les liens de la Chine avec les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. L’influence de la Chine ne se limite pas aux pays en développement. Comme l’a déclaré récemment Hillary Clinton, la Chine qui détient pour 1800 milliards de bons du Trésor américain, est «le banquier des Etats-Unis». Elle s’est aussi muée en principale partenaire commerciale de l’Allemagne.

Le monde nouveau est donc sinocentrique. Au niveau global, la Chine est devenue le centre de la production de biens et la locomotive de la chaîne d’approvisionnement. Elle a dépassé les Etats-Unis et l’Allemagne en tant que puissance commerciale, et le Japon en tant que deuxième économie mondiale. Certes, en termes de PIB par habitant, elle reste pauvre. Selon les estimations du FMI, elle se situe au 88e rang mondial (sur 183). 600 millions de personnes sont sorties de la pauvreté en 20 ans, et sa classe moyenne a explosé, avec 350 millions de citoyens qui en font désormais partie.

De plus, l’Empire du Milieu est le principal marché du luxe au monde et une source de croissance rapide pour les régions à vocation touristique. Et s’il y a 20 ans, les usines chinoises se contentaient d’assembler des pièces à faible valeur ajoutée, désormais, la Chine devient un acteur de poids du secteur des hautes technologies. Son douzième plan quinquennal vise à améliorer la croissance et l’innovation.

Il a fallu attendre deux ans après la mort de Mao pour que la Chine prenne une décision aussi radicale que celle, prise en 1435, de se couper du monde. En 1978, les dirigeants chinois, avec à leur tête Deng Xiaoping, ont décidé «d’embrasser la mondialisation», pour reprendre les mots de l’économiste Zheng Bijian. La suite a été l’histoire de ces trois dernières décennies. Et la Chine est assurée de marquer profondément les décennies à venir. La révolution globale sinocentrique n’en est qu’à ses débuts. 1. «The World Economy: a Millennial Perspective», Angus Maddison.

Il a fallu attendre deux ans après la mort de Mao pour que la Chine prenne une décision aussi radicale que celle, prise en 1435, de se couper du monde