Il y a environ deux semaines, l’économiste Richard Baldwin et ses collègues constataient le manque de réaction des dirigeants politiques par rapport non seulement à la pandémie, mais aussi à son impact sur l’économie. Selon eux, il était évident qu’on entrait dans une période critique et qu’il fallait agir vite et de façon massive pour éviter une crise humaine. La situation a évolué depuis. Pour apporter sa contribution, le collectif vient de publier un e-book, Mitigating the COVID Economic Crisis: Act Fast and Do Whatever It Takes, où il analyse la crise et propose des solutions. Richard Baldwin explique.

Notre suivien direct de la journée de lundi.

Le Temps: Comment se fait-il que le monde n’était pas préparé à une telle éventualité?

Richard Baldwin: Le Center for Disease Control aux Etats-Unis ou l’Organisation mondiale de la santé travaillent sur tous les scénarios. La difficulté, c’est de les mettre en œuvre de façon unie. Les Etats-Unis ont un plan qui prévoit le déploiement de divers services de santé, monter un hôpital de campagne par exemple. Mais ils n’ont pas de plan pour sauver parallèlement l’économie. L’OMS dispose d’une réserve de personnes qui pourraient partir aider dans les lieux de crise. Mais ce programme n’est pas financé. On peut aussi dire que tout le monde a été surpris par l’ampleur et la vitesse de la crise du Covid-19. Sauf la Chine, peut-être, qui a fait face à d’autres épidémies ces dernières années.

Dans votre e-book, vous dressez le scénario du pire pour les Etats-Unis. Pourquoi?

Le gouvernement américain est enfin sur la bonne voie face à l’accélération du virus. On sait que lorsque le coronavirus atteindra son apogée, le pays manquera d’hôpitaux, d’équipement et de personnel soignant. La situation sera alors comparable à celle de l’Italie. Beaucoup de patients n’auront pas de traitement adéquat en raison des inégalités dans le pays. Les riches se paieront l’accès aux soins et les pauvres subiront le rationnement. Cette inégalité croissante nourrit le découragement, le désespoir et la violence. Savez-vous que, dans les années 1930, il y avait eu des marches contre la faim que la police avait dispersées avec force? Des centaines de manifestants y avaient laissé leur vie. J’ai peur que cela ne se reproduise.

Les Etats doivent montrer une certaine souplesse en ce qui concerne les règles et disciplines en matière de finances publiques. Les Etats ne doivent pas avoir peur de s’endetter pendant cette période transitoire

Richard Baldwin

Vous avez une grande crainte pour l’économie…

Toutes les analyses prédisent une récession liée à la crise du coronavirus. Lorsque les travailleurs ne sont pas au travail et que les consommateurs ne consomment pas, le choc est inévitable. Les politiques peuvent toutefois prendre des mesures pour réduire l’impact. Mais nous ne sommes pas comme en août, où les travailleurs partent en vacances d’été et retrouvent leur travail et leur entreprise au retour. Cette récession n’a rien d’un cycle, où les banques centrales pourraient aider à relancer l’économie. Ce qui se prépare, c’est plus grand que la crise de 2008. Si la crise, même forte, est de courte durée, l’économie peut se rattraper à moyen terme. Nous devons donc agir afin cette crise sanitaire ne fasse pas de dommages permanents.

Comment?

Les PME ont besoin d’aide. Les infrastructures doivent être maintenues. Il faut empêcher que des secteurs comme l’aviation civile, le tourisme, l’hôtellerie ne fassent faillite, mais qu’ils soient en mesure de redémarrer dès que l’on aura fini de maîtriser le coronavirus. Les banques ont aussi un rôle à jouer, celui de maintenir le flot de liquidités. Les travailleurs forcés au chômage ne doivent pas être pénalisés si on veut maintenir la consommation. En ce moment, les Etats doivent montrer une certaine souplesse en ce qui concerne les règles et disciplines en matière de finances publiques. Les Etats ne doivent pas avoir peur de s’endetter pendant cette période transitoire. Ils le font en période de guerre. Je parle de période transitoire parce que nous traversons une crise qui, forcément, va s’en aller. Il y aura un vaccin dans les dix-huit mois. D’ici là, nous devons maintenir la flamme de l’économie.

Vous parlez du rôle des banques. Mais ne sont-elles pas menacées par une multiplication de défauts de paiement?

C’est déjà le cas maintenant. Il y aura beaucoup de défauts. Les autorités devraient assurer que cette crise médicale ne se transforme pas en crise bancaire. La France a réalisé l’enjeu et l’Etat a décidé de garantir le remboursement des emprunts à hauteur de 90%. Aux Etats-Unis, en agissant avec du retard, l’administration centrale a pris des risques. Désormais, elle est sur la bonne voie. En Europe et en Asie, les Etats se sont vite rendu compte des enjeux et ont pris des mesures rapides et massives.

Le coronavirus a mis en lumière la fragilité des chaînes de valeur internationales. Une disruption d’une telle ampleur était-elle prévisible?

La disruption était prévisible, c’est son ampleur qui nous prend de court. Souvenez-vous de la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011. Elle avait eu lieu en même temps que des inondations en Thaïlande. C’était alors une première et grande expérience de disruption de la chaîne de valeur. La production de composants automobiles, de produits technologiques et pharmaceutiques avait pris un sérieux coup et les multinationales en avaient tiré la leçon. Par ailleurs, des entreprises américaines tentent de diversifier leurs chaînes de production. Le réveil est aujourd’hui brutal à cause de l’ampleur de la panne. Tous les constructeurs automobiles aux Etats-Unis sont à l’arrêt.

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Peut-on dès lors affirmer que c’est le début de la fin de la globalisation?

C’est précisément la mauvaise conclusion. Le problème, c’est d’avoir mis tous les œufs dans un seul panier et peu importe si ce panier se trouve dans son pays ou à l’étranger. Les entreprises vont désormais diversifier les chaînes de valeur sur un plus grand nombre de sites. Les avocats de la démondialisation ne doivent pas oublier les conséquences des politiques protectionnistes et nationalistes mises en place dans le sillage de la Grande Dépression. Plus récemment, pendant la crise financière de 2008, les échanges internationaux avaient dégringolé. Il avait fallu l’engagement du G20 de ne pas prendre des mesures commerciales restrictives pour éviter le pire. Les dirigeants mondiaux devraient réitérer un tel engagement aujourd’hui, mais je ne sais pas si cela sera possible avec un Donald Trump. Par ailleurs, l’expérience du télétravail qui est en cours actuellement à grande échelle laisse penser que la globalisation des services, après celle des marchandises et des capitaux, va prendre de l’ampleur.

Des dirigeants politiques appellent à changer notre façon de vivre comme une réponse au coronavirus. Selon vous, que veulent-ils dire?

Ils avaient tenu le même discours lors de l’épidémie du SRAS en 2002 et du H1N1 en 2009. Mais une fois l’urgence passée, nous revenons très vite à nos habitudes. Le coronavirus nous offre une nouvelle occasion de provoquer des changements systémiques. Par exemple, le Graduate Institute, où j’enseigne, a investi dans les infrastructures technologiques et continue ses cours via internet. Ce nouveau mode d’enseignement doit pouvoir se poursuivre. De la même façon, le monde apprend aujourd’hui le télétravail. Cela montre que nous sommes capables de flexibilité, mais aussi qu’on n’a pas toujours le besoin de prendre l’avion. Si nous pérennisons cette expérience, ce sera une bonne nouvelle pour l’environnement. Mais par-dessus tout, cette crise du coronavirus doit nous faire prendre conscience que nous sommes tous dans le même bateau et que notre esprit de créativité peut nous mener à travailler tous ensemble.

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