Cette interview de l'économiste britannique Richard Layard, professeur à la London School of Economics, a été réalisée à Londres. Le sujet d'étude de Richard Layard est le bonheur. Il se trouve au centre de son ouvrage le plus récent, Happiness: Lessons from a New Science, qui traite ce thème d'un point de vue économique, en tant que mesure du bien-être dans la société, au même titre que le revenu, la croissance, le pouvoir d'achat et d'autres critères plus traditionnels. Richard Layard, directeur du Centre for Economic Performance de la London School of Economics et membre de la Chambre des Lords, est un spécialiste du marché du travail et de l'inégalité.

Silio Boccanera: Dans votre livre vous utilisez une approche économique pour étudier le bonheur, un sujet habituellement réservé aux livres de développement personnel, aux magazines féminins ou au divan de l'analyste. Comment mesurez-vous le bonheur? Etes-vous capable d'une évaluation objective?

Richard Layard:Evidemment, on peut demander aux gens à quel point ils sont heureux. Cela s'est fait pendant des années. Mais demeurait toujours la question de savoir si leurs réponses se rapportaient à quelque chose de vraiment objectif. Cette situation a changé lors des quinze dernières années grâce aux neuroscientifiques qui ont réussi à détecter les régions du cerveau qui sont plus actives lorsqu'une personne est heureuse. Plus important encore, on peut comparer le bonheur entre les gens parce qu'on découvre que ceux qui affirment être plus heureux montrent aussi une activité plus importante dans cette partie du cerveau. On est donc en mesure de déclarer objectivement qu'il y a bonheur et on peut assez bien l'évaluer grâce à ce que les gens disent de leur degré de félicité.

- Nous répétons tous ce vieux cliché: l'argent ne fait pas le bonheur. Quoi qu'il en soit, les économistes tendent à mesurer le bonheur et le bien-être des sociétés à l'aune du pouvoir d'achat, du revenu par tête, de la richesse. Cela n'est-il pas suffisant?

- Non, cela dépend, évidemment, du degré de pauvreté. Si vous êtes pauvre, une somme d'argent supplémentaire fera pour vous une grande différence. C'est ce que l'on voit dans les pays les plus pauvres: quand vous comparez les gens, le revenu a une grande influence sur leur bonheur tandis que, dans les pays riches, cette influence est modeste. Mais on constate aussi que les pays du tiers-monde sont moins heureux que ceux du premier parce qu'ils sont plus pauvres. Cela signifie que, lorsque vous vivez en dessous du seuil de pauvreté, une amélioration conséquente de votre revenu vous rend plus heureux. Lorsque vous vous trouvez dans un pays plus riche, c'est davantage votre revenu relatif qui affecte votre bonheur.

- Les personnes les plus heureuses dans le monde, selon les études mentionnées dans votre livre, sont les Scandinaves. Regardons cela du point de vue économique. Les Scandinaves sont, en moyenne, plus riches. Mais ils vivent aussi dans des sociétés plus égalitaires, sans extrêmes dans les revenus. Quelle est la pertinence de cet élément de qualité dans l'évaluation du bonheur?

- Je crois qu'il est important. Lorsque vous prenez les pays du premier monde, les pays d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord, il y a un éventail très large de revenus. Mais dans ces pays, il n'y a aucun rapport entre le bonheur moyen du pays et le revenu moyen. Toutes sortes de facteurs entrent en ligne de compte. La qualité des relations humaines, nous le savons, est le facteur le plus important dans tous les pays. Et les pays qui ont la philosophie la plus égalitaire, une philosophie de plus grande confiance entre les êtres, comme c'est le cas en Scandinavie, sont les plus heureux. Je ne sais pas si vous connaissez le test du portefeuille et d'autres tests demandant si la plupart des gens sont dignes de confiance? C'est une question qui a été posée dans le monde entier et les réponses vont de 64% de gens répondant oui en Norvège à 5% au Brésil. Donc ces pays scandinaves ont un niveau de confiance très élevé et cela a été vérifié par le test du portefeuille: des chercheurs se promènent et laissent des portefeuilles traîner dans la rue avec une adresse à l'intérieur. Dans les pays scandinaves, tous les portefeuilles ont été renvoyés. Tandis qu'en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou en Amérique latine, ils n'ont pas été renvoyés.

- Lorsque vous parlez des Scandinaves, ce qui frappe également, au niveau économique, c'est la fiscalité. Les impôts vous semblent un élément important dans la recherche du bonheur d'une société. Comment cela est-il possible?

- Le point particulier que je voulais souligner, évidemment, c'est que les impôts sont toujours critiqués parce qu'ils font travailler les gens moins dur qu'ils ne le feraient autrement. Or je me demande si c'est vraiment une mauvaise chose: il existe déjà tant d'incitations à travailler de façon peu productrice de bonheur supplémentaire. Si chacun travaille pour dépasser l'autre, pour avoir un revenu supérieur à tous les autres, il est évidemment impossible pour chacun de dépasser tout le monde ou d'avoir un revenu supérieur à tous les autres. Les impôts, en diminuant les bénéfices de ce genre d'efforts, remplissent en réalité une fonction utile dans la préservation d'un équilibre entre la vie et le travail. Je dis donc que c'est un facteur de plus qui nous aide à comprendre pourquoi les pays scandinaves sont effectivement assez heureux.

- Vous écrivez que les gens des pays riches, spécialement à New York, se livrent à une compétition acharnée pour l'argent et que cette course, qui laisse peu de place aux loisirs, est une raison essentielle du malheur. Quelle est l'importance du temps libre dans le bonheur des gens?

- Le temps libre est important. Les résultats des recherches montrent que l'un des facteurs qui affectent le bonheur d'une personne est le revenu relatif. Je parle des pays du premier monde. Mais ce qui revient toujours, ce sont la famille, les amis et les relations personnelles, puis la qualité des relations professionnelles et la qualité des relations avec la communauté. Je dirais que nous ne devrions pas sous-estimer la valeur du travail comme moyen pour les gens de se sentir engagés socialement, reconnus et capables de contribuer au bien-être des autres. Bien sûr, les loisirs avec les amis sont fondamentaux, mais on a constaté que l'appartenance à de grandes organisations, les activités politiques et sociales, le soutien à des groupes ethniques, etc. étaient également des facteurs essentiels.

- Comme vous abordez ces sujets en tant qu'économiste, avez-vous vu des signes qui prouveraient que les gens renoncent à la compétition effrénée parce qu'ils préfèrent gagner moins mais avoir davantage de temps libre?

- Je ne crois pas qu'il y ait eu un renversement de tendance. J'espère qu'il y en aura un. Bien sûr, vous trouverez toujours des personnes qui vont lever le pied, mais aussi toujours d'autres qui vont accélérer. Je crois que la tendance générale est le matraquage intellectuel du businessman américain qui change encore le monde dans cette direction. Je crois qu'il y a une certaine confusion car il est évident que les gens travaillent plus dur, plus intensément, qu'ils doivent remplir davantage d'objectifs, que leur salaire est en relation avec leurs performances et qu'il y a une bonne chance pour qu'ils réalisent un meilleur produit pour le consommateur. Mais, évidemment, le consommateur est la même personne que le producteur et c'est de la folie de détruire la qualité de notre vie professionnelle pour satisfaire nos appétits de consommateurs. Nous devons trouver un équilibre entre notre côté consommateur et notre côté producteur.

- Dans ce sens, pensez-vous que le rôle des gouvernements soit d'adopter des mesures pour améliorer notre bonheur?

- Oui, absolument. Nous avons choisi d'avoir des gouvernements, nous avons choisi d'avoir des policiers dans les rues parce que cela nous procure une vie plus heureuse. Il n'y a rien de nouveau dans l'idée que le but d'un gouvernement est de produire une vie harmonieuse. Et, bien sûr, c'était l'idée essentielle des Lumières au XVIIIe siècle, et elle a permis l'éclosion de nombreux progrès sociaux dans les siècles qui ont suivi. Je crois que l'on a perdu cela de vue dans la période d'après-guerre. Il y avait beaucoup de scepticisme sur la possibilité de mesurer le bonheur et sur son existence même. Et d'un autre côté, il y avait une tendance à dire, bon, puisque nous ne pouvons pas sérieusement penser au bonheur, pourquoi ne penserions-nous pas plutôt au PIB (produit intérieur brut) et le PIB est devenu l'objectif. Je crois qu'il est vraiment navrant de voir ces dirigeants de nations être en compétition pour savoir qui a le plus gros PIB par tête. Ils feraient mieux de se concurrencer pour savoir qui a le pays le plus heureux.

- Dans votre livre, vous mentionnez les sept grands facteurs qui influencent le bonheur: les relations familiales, la situation financière, le travail, la communauté et les amis, la santé, la liberté individuelle et les valeurs personnelles. L'argent arrive en deuxième position. C'est tout de même un rang élevé.

- Vous voyez, l'argent occupe cette position mais il faut se demander pourquoi. Une des raisons, que j'ai déjà mentionnée, est que les gens essaient de dépasser les autres, ils sont donc intéressés à comparer leurs revenus avec celui des autres. Mais cela ne signifie pas que si nous voulions rendre la société plus heureuse, nous donnerions à chacun davantage d'argent, car si tout le monde était au même niveau, personne ne progresserait et personne ne serait plus heureux grâce à l'obtention de davantage d'argent. C'est une chose, mais, à mon sens, l'autre raison qui explique la si grande importance de l'argent est que les gens ont des problèmes financiers parce qu'ils se mettent des obligations sur le dos (notamment des emprunts) presque jusqu'à la limite de ce qu'ils peuvent se permettre. Je vais vous expliquer un phénomène impressionnant que j'ai constaté: si vous demandez aux gens s'ils sont satisfaits de leur situation financière, particulièrement aux Etats-Unis, il y en a moins qui répondent par l'affirmative aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Pourtant, en valeur réelle, ils sont deux à trois fois plus riches qu'il y a un demi-siècle. Leurs soucis d'argent sont incontestables, mais stupidement dus au fait que ces personnes se conforment à un monde à l'abondance infiniment plus grande, alors qu'elles pourraient être tranquilles si elles n'étaient pas excessivement endettées. Il faut consacrer le temps, l'énergie et les efforts nécessaires à tirer avantage des choses qui peuvent procurer plus de bien-être. Une des raisons pour lesquelles l'argent n'en est pas une, c'est que les gens s'y habituent. Et que disent les psychologues? Qu'il faut essayer de chercher des sources de bonheur dans notre vie - on devrait avoir beaucoup d'amis, il n'est pas nécessaire d'avoir de plus en plus d'amis; de la même façon, si on a beaucoup d'argent, il n'est pas nécessaire d'avoir de plus en plus d'argent.

- On dit parfois que le bonheur mène à la suffisance et à la paresse, tandis que le malheur crée un mécontentement qui pousse à la production, à la créativité. Etes-vous d'accord avec cela?

- Pas vraiment, non. La plupart des études psychologiques montrent que les gens les plus heureux sont les plus créatifs. Mais il y a toujours des contre-exemples. Vous trouvez un taux très élevé de créativité parmi les peintres et les écrivains maniaco-dépressifs. Il existe une étude très intéressante qui montre que ce n'est peut-être pas parce qu'ils sont malheureux, mais parce qu'ils ont des gènes qui, dans certaines circonstances, stimulent la créativité.

- Cela a été une préoccupation des psychologues, mais vous dites que les économistes doivent se préoccuper de cette question générale.

- Je crois que l'économie est de loin le meilleur cadre pour réfléchir à des choix politiques. Il faut comparer le coût et le bénéfice de différentes alternatives. Les économistes ont eu une vision beaucoup trop étroite de ce qui rend les gens heureux et ils ont eu tendance, à cause de ce qu'ils en savaient, à se concentrer sur l'argent comme source de bonheur, à se demander, s'il y avait un problème, comment modifier les motivations financières. Plutôt que d'essayer de chercher d'autres satisfactions plus importantes pour les gens, comme le sentiment que leur travail vaut la peine, qu'ils contribuent à la vie des autres, etc. etc. Je ne crois pas que l'on puisse avoir une société dans laquelle on fait des choix juste par motivation financière ou par peur, il faut une société motivée par un sens de la générosité et de l'engagement à faire du bien aux autres, que ce soit en effectuant du bon travail ou autre chose. Il existe un réel danger qu'un certain type de pensée économique, particulièrement répandue, devienne la culture économique mondiale, cette culture me ferait peur. Nous avons besoin d'un bon équilibre entre les calculs réalistes des économistes et des comptables et la nécessité de sentir qu'ils sont généreux et que leur contribution vient aussi du cœur.

Traduction: Pilar Salgado

© El País