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«Rien ne vaut le mécanisme du fixing»

Spécialiste des matières premières, Didier Julienne rappelle que les travers de la fixation du Libor étaient déjà observés sur le marché des métaux industriels. Il en appelle au système du «fixage», pratiqué, par exemple, sur les lingots londoniens

Le Temps: A vous entendre, le scandale du Libor était prévisible… Cette méthode de fixation d’un taux – ou d’un prix – de référence étant également pratiquée sur certaines matières premières…

Didier Julienne: Il y a deux ans, un client me consultait à propos d’un indice de prix. Je lui expliquais avoir moi-même été étonné, il y a longtemps, de voir le prix de référence d’un métal stratégique – le rhodium – publié dans un journal spécialisé afficher un écart inexplicable avec celui des transactions physiques opérées par mes services. Un différentiel à même de pénaliser les sociétés nouant des opérations à de telles conditions. Etonné par cette différence, je me vis expliquer aimablement par un sondeur en charge de l’élaboration de ce prix «de référence» qu’après avoir passé quelques coups de fil à des négociants et des consommateurs de sa région sur le prix que ceux-ci pourraient bien pratiquer en cas de transaction, il faisait une moyenne de ces indications pour construire un prix mondial. Eh bien, un mécanisme similaire était appliqué pour fixer quotidiennement le Libor, taux d’intérêt publié quotidiennement en dix devises et utilisé par des millions d’opérateurs et de particuliers. Seize banques internationales répondaient aux sondages journaliers de la British Bankers Association, qui en faisait la moyenne en éliminant les cinq plus faibles et les cinq plus fortes valeurs. Le Libor était calculé à Londres à partir d’hypothétiques prêts ou emprunts contractés par d’hypothétiques contreparties.

– Les autorités n’ont jamais mis leur nez dans cette façon de fixer un taux d’intérêt aussi crucial?

– Il y a deux ans, après les révélations du Wall Street Journal , la SEC, le Min istère de la justice américain, la FSA anglaise et les autorités japonaises ont enquêté sur les causes d’un écart grandissant entre les taux indiqués par les différents établissements sondés sur la période 2006-2008. Elles se demandaient aussi s’il n’y avait pas de recel d’informations privilégiées à l’intérieur des banques entre les services de trésorerie qui était sondée et les opérateurs de marché. Depuis dix jours, le soupçon laisse la place à la condamnation. L’honnêteté et le fair-play ont perdu la bataille à la City.

– Mais quelles alternatives à un tel système de sondages réalisés auprès de quelques intervenants?

– Les taux d’intérêt sont l’un des marchés les plus liquides au monde, chacun pensera que ce qui peut arriver ici peut arriver avec d’autres produits de base. Et pourtant… Dans d’autres ressources naturelles, négociants, producteurs, mineurs utilisent le fixage ou «fixing». Ce système reflète, une ou deux fois par jour, le prix auquel se sont débouclées de réelles transactions effectuées par d’honnêtes hommes. C’est le cas sur l’or, l’argent, le platine ou le palladium. Et cela se passe aussi à Londres – avec souvent des livraisons «loco Zurich» dans les coffres des banques helvétiques, notamment pour le platine et le palladium. Et sous l’autorité d’une autre association, tout aussi respectée que l’était la British Bankers Association: la London Bullion Market Association ou LBMA. Rien ne vaut ce bon vieux vrai signal de prix transparent .

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