Analyse

Le risque des grandes banques est plus élevé qu’avant la crise

Si les autorités répètent à l’envi que les grandes banques sont plus solides à la suite des nouvelles réglementations, les différents indicateurs des marchés financiers montrent le contraire

Faut-il croire aux marchés financiers ou aux autorités? Les premiers révèlent que le risque des grandes banques est plus élevé qu’avant la crise financière de 2008. Les secondes, au contraire, répètent que les mesures prises, notamment l’augmentation significative des fonds propres, ont réduit la probabilité d’un accident majeur. Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, déclare par exemple que les ratios de fonds propres ont plus que doublé depuis 2009. Jaime Caruana, directeur général de la Banque des Règlements Internationaux, ajoute que les niveaux de fonds propres ajustés du risque des banques systémiques sont sept fois plus élevés que ne l’exige le dispositif prudentiel de Bâle II. Même Barack Obama est de cet avis: «notre système financier est plus sûr». La mauvaise performance des autorités dans leur capacité de prévision – finalement ce ne sont que des humains – ne nous rassure pas.

L’apport de Larry Summers au débat

Certes les marchés financiers ne sont efficients qu’à long terme, mais ils traduisent la perception d’investisseurs qui n’ont aucune envie de perdre de l’argent. A l’évidence, les marchés ne sont pas du même avis que les autorités, ainsi que le montrent Lawrence Summers, ancien secrétaire américain au Trésor et aujourd’hui directeur au sein de l’Université de Harvard, et Natasha Sarin, économiste auprès de Harvard. Ces deux chercheurs publient une analyse fouillée sur le risque des grandes avant et après la crise («Have Big Banks Gotten Safer?» Brookings Institution, sept. 2016). Leur travail conclut que le risque des grandes banques s’est accru par rapport à la période ayant précédé la crise.

Le regard des deux chercheurs porte aussi bien sur les six plus grandes banques américaines que les plus petites banques locales ainsi que sur les groupes systémiques d’Europe et d’Asie, à l’exception des banques chinoises.

Tous les critères vont dans le mauvais sens

L’augmentation des fonds propres des grandes banques, en réponse aux nouvelles réglementations, est incontestable. Pourtant tous les critères financiers étudiés par Summers et Sarin infirment l’opinion des autorités.

Les deux auteurs sont aussi nombreux que convaincants: la probabilité de risque de défaut à travers les dérivés de crédit (trois fois plus élevée qu’avant la crise), la probabilité d’une chute des cours de bourse de 50% (passée de 3,6% à 7,4%), la volatilité historique des actions (en hausse), la volatilité attendue telle qu’elle est exprimée par les options (en hausse), le Bêta (soit la mesure de corrélation entre une action bancaire et l’indice, en hausse), le multiple des bénéfices (en baisse, ce qui exprime une hausse de la prime de risque). Leur analyse du risque systémique les amène à employer la formule de contribution au risque systémique développée par Viral Acharya (Measuring Systemic Risk, 2010). Cet indicateur révèle un doublement du risque systémique des grandes banques américaines par rapport à l’avant-crise.

Les résultats de tous ces critères «techniques» indiquent tous que le risque s’est accru. Il a moins augmenté pour les six plus grandes banques américaines que pour les 50 suivantes (en termes de taille du bilan), peut-être en liaison avec les nouvelles réglementations. Les résultats sont également alarmants pour les 30 plus grandes banques mondiales, hors Etats-Unis et Chine. Le critère de volatilité implicite a nettement augmenté en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas. Il en va de même du Bêta (corrélation avec le marché), spécialement en France, Italie, Suède, Canada, Brésil, Australie et Danemark, à l’exception de la Suisse.

La valeur de marché des fonds propres baisse

Larry Summers et Natasha Sarin disent «suspecter que les mesures de fonds propres réglementaires sont biaisées et qu’elles correspondent assez mal aux fonds propres économiques».

Les auteurs rejettent en effet l’interprétation des autorités de régulation pour qui les prix du marché étaient faussés par l’excès d’optimisme avant la crise de 2008. Summers et Sarin relèvent que, de toute manière, les niveaux de risque actuels sont très inquiétants. Le fait que la probabilité de chute de 50% en un an soit de 4,6% n’est effectivement guère rassurant.

La raison la plus plausible de l’augmentation du risque par rapport à 2007, selon Summers et Sarin, est à chercher dans «le déclin de la franchise des banques», c’est-à-dire de la valeur de marché des fonds propres. En clair, les fonds propres des grandes banques se sont accrus ces dernières années, mais leur valeur de marché a baissé.

Les banques restent très sensibles aux fluctuations du marché. Les auteurs estiment que si l’indice boursier varie de 100, celui des six plus grandes banques américaines évoluera de 159% (Bêta). Le stress test des banques n’empêche donc pas Larry Summers et Natasha Sarin de croire qu’en cas de chute des actions, les fonds propres des banques s’envoleraient en fumée en l’absence d’un sauvetage de l’Etat ou d’une augmentation du capital.


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