En termes financiers, le lobby des matières premières perdrait une cotisation annuelle de 25 000 francs. En termes d’image, les dégâts seraient bien plus conséquents. Selon plusieurs sources, le négociant en pétrole et métaux basé à Genève Trafigura, l’une des voix fortes de l’industrie, réfléchirait à quitter la Swiss Trading and Shipping Association (STSA).

Pour l’heure, il ne s’agit que de bruits, qui ont notamment ricoché dans les couloirs du Beau-Rivage durant le sommet sur les matières premières organisé la semaine dernière par le Financial Times à Lausanne. Mais cela reflète les tensions de plus en plus vives au sein de l’association, qui regroupe certaines des plus grosses entreprises suisses – en termes de chiffre d’affaires. En particulier concernant la délicate question de la transparence.

Annoncée en novembre dernier, la décision de Trafigura de rejoindre l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) a cristallisé ces tensions. Lancée en 2002 par Tony Blair, elle vise à rendre plus transparents les revenus issus de l’extraction des ressources naturelles afin de lutter contre la corruption. Pour l’heure, ce programme ne s’applique qu’aux sociétés extractives et non aux négociants, qui composent une part significative des entreprises de matières premières basées en Suisse.

La démarche de Trafigura n’a pas été imitée par les autres membres de l’association. «En ce moment, pour Trafigura, la question de quitter la STSA n’est pas d’actualité, précise le responsable des affaires publiques du groupe, Andrew Gowers. Mais il est vrai que nous ne sommes pas satisfaits de la manière dont la STSA, et en particulier son président et son secrétaire général, évoque publiquement l’ITIE.»

Après la folle expansion du secteur durant les années 2000 – liée principalement à la croissance chinoise –, les géants de l’industrie doivent désormais faire face à une augmentation de la régulation et à des pressions pour faire la lumière sur leurs paiements, notamment dans les pays émergents ou en développement. Ces pressions émanent non seulement des autorités et des ONG, mais également des investisseurs et des banques qui financent leurs activités.

En mars 2013, le Conseil fédéral a publié son «Rapport de base sur les matières premières», un document définitif destiné à fixer la politique suisse dans le domaine. «Tout de suite, chez la STSA, des discussions ont eu lieu pour savoir comment l’industrie allait répondre à ce rapport», se rappelle une source qui a suivi le processus de près. Un groupe de travail nommé Transparency Working Group a réuni une vingtaine de représentants des principales sociétés du secteur.

En premier lieu, c’est KPMG («associate member» de la STSA, à l’image des trois autres grands cabinets d’audit) qui a expliqué l’ITIE. Mi-2013, Clare Short, présidente de l’ITIE, a participé à une conférence téléphonique avec plusieurs membres de la STSA pour leur expliquer le fonctionnement du programme. Et leur décrire ses ambitions à l’étendre au monde du négoce – l’organisation doit d’ailleurs venir à Berne en octobre prochain pour la tenue de la 30e réunion de son conseil d’administration.

«C’est à ce moment-là que les choses ont commencé à déraper», poursuit une autre source. Trafigura est d’emblée intéressée par l’ITIE. A l’inverse, certaines sociétés – comme Gunvor, Vitol ou Mercuria – ne voulaient pas impliquer de consultants externes dans l’auto­régulation de leur secteur. Et l’ont signalé au secrétaire général de l’association, Stéphane Graber, en août 2013.

Pour ses détracteurs, l’ITIE possède de trop nombreuses lacunes pour être appliquée telle quelle au monde du négoce. En disant oui à la transparence, mais non à l’ITIE, ces négociants se tirent une balle dans le pied, leur réplique-t-on.

En décembre 2013 et pour la première fois de son histoire, Trafigura rend public un rapport annuel détaillant ses activités. Auparavant, ce type de documents était réservé aux banques. Pour Trafigura, les choses avancent trop lentement à la STSA. Le groupe décide donc de faire cavalier seul et annonce officiellement en novembre 2014 qu’il rejoint l’ITIE. Trafigura estime que plus vite les traders rejoindront cette initiative destinée aux sociétés extractives, plus vite ils pourront la convertir en règle applicable à leur société. «Ce que nous voulons, reprend Andrew Gowers, de Trafigura, c’est que les autres membres [de la STSA] rejoignent l’ITIE avec nous. Il s’agit de la seule manière viable de publier les paiements réalisés aux gouvernements, reconnue par les autorités des pays membres du G7 comme par celles du gouvernement suisse.»

Chez Vitol, par exemple, on n’est pas de cet avis. Son directeur pour la Suisse, David Fransen, expliquait encore dans les colonnes de L’Agefi début avril qu’«adapter les règles fabriquées pour d’autres secteurs comme l’industrie extractive [n’était] pas une solution appropriée […]». Trafigura semble n’avoir pas apprécié qu’il s’exprime à cette occasion avec sa casquette de président de la STSA.

Stéphane Graber, secrétaire général de l’association, veut calmer le jeu. «C’est vrai, nous avons des défis typiques qui accompagnent la croissance de l’association», explique-t-il. Mais globalement, «cela fonctionne très bien. La preuve, en février dernier, Trafigura a expliqué lors d’une séance de la STSA son travail avec l’ITIE», raconte Stéphane Graber. Qui ajoute que l’approche de la transparence choisie par Trafigura est différente de celle de ses pairs, «mais conduit in fine au même résultat».

A ses yeux, la seule difficulté que pourrait rencontrer son organisation est un problème de culture concernant le rôle d’une association professionnelle, «qui peut différer dans un environnement anglo-saxon ou suisse. Chacun attend donc quelque chose de différent de la part de la STSA, ce qui peut entraîner certaines incompréhensions», conclut Stéphane Graber.