Le public francophone a découvert son franc-parler et son visage souriant aux lunettes rectangulaires dans le documentaire Demain (Mélanie Laurent et Cyril Dion, 2015). A Totnes, ville de 7000 habitants dans le Devon, où il enseigne la permaculture, Rob Hopkins a lancé dès 2006 une recherche d’autonomie énergétique et alimentaire. Son savoir-faire est issu d’une longue expérience. Né en 1968, Rob Hopkins a en effet vécu un an dans un monastère bouddhiste en Toscane au milieu des années 1980, puis ce père de quatre garçons s’est installé en Irlande avec sa famille, où il a monté un projet d’éco-village et racheté une ferme. Dans les années 2000, il commence à enseigner la permaculture et prend conscience du caractère urgent de la crise écologique. L’échelon local et communautaire reste à son sens le plus pertinent pour réaliser des changements d’infrastructures et de comportements. Il plaide aussi pour repenser le système éducatif et laisser une plus large part à l’imagination (Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons?, Actes Sud, 2020). Transition Network, qu’il lance à Totnes en 2007 compte aujourd’hui 1400 initiatives membres dans 50 pays. En Suisse, il visitera notamment des initiatives à Lausanne, à Yverdon-les-Bains, à Frick (AG) et à Genève, où il participera au festival Alternatiba Léman.

Le Temps: Vous avez écrit un livre dédié à l’imagination: pourquoi cet outil est-il, pour vous, si central pour faire face à la crise écologique?

Rob Hopkins: Reconnaître que nous vivons dans une urgence écologique devrait nous inciter à repenser totalement notre éducation. Parmi les revendications du mouvement Fridays For Future, il y avait le fait d’enseigner le changement climatique à l’école. Mais si on se contentait de cela, on n’aurait que des enfants déprimés! Il faut plutôt transmettre toutes les solutions développées, et il y en a tant! L’école doit moins se concentrer sur les tests, les examens et l’anxiété pour devenir une communauté apprenante où on cultive en priorité l’imagination. De même pour les universités, et l’apprentissage tout au long de la vie qui se contente des diplômes habituels avec une option «durabilité».

Les canicules de cet été ont accru la prise de conscience de la nécessité de transformer les espaces urbains pour qu’ils restent vivables. La transition que vous avez initiée est aujourd’hui à l’œuvre dans de nombreuses villes…

Le mouvement de la transition a toujours été présent dans les villes, Londres à elle seule compte une cinquantaine de groupes. La nouveauté désormais, c’est que ce mouvement a gagné les municipalités. Les communes elles-mêmes prennent le lead, car elles sont plus conscientes des urgences: Barcelone va verdir 30% de ses rues avec l’ambition de les transformer en forêt, Berlin va tenter une expérience de réensauvagement et de larges parcours pédestres, à Grenoble, le maire vert Eric Piolle est très inspiré par notre démarche…

Au-delà de ces transformations, quelle est selon vous la prochaine étape pour ce mouvement?

Tout un tas d’actions doivent être menées: adaptation, mitigation… Or je ne vois nulle part de connexion globale entre elles. Le réchauffement climatique n’est pas une possibilité future: il vient de commencer, il va falloir construire l’avenir pour l’affronter. Les villes côtières vont devoir faire face à l’augmentation du niveau de la mer. Posséder des forêts dans ses rues deviendra vital. Nos résidences devront être adaptées aux grandes chaleurs mais aussi aux pluies torrentielles. Nous devrons réduire drastiquement nos émissions de carbone. Chaque rue va devoir se transformer en centrale énergétique. Des mesures comme la gratuité des transports publics, le réaménagement des villes pour les rendre accessibles sans voiture, et plus sûres pour les vélos devront être prises. Ces éléments existent, mais ne sont pas encore systématiquement associés.

Quels sont les exemples à suivre?

Liège, en Belgique, où tout le système alimentaire repose sur une ceinture verte bordant la ville. Paris, où se développent plusieurs concepts d’agriculture urbaine. Marseille, où les pouvoirs publics achètent des terrains pour garantir la demande en fruits et légumes de leurs écoles et de leurs hôpitaux… Avec la guerre en Ukraine, on panique sur nos approvisionnements énergétiques, mais la sécurité alimentaire est tout aussi menacée. Un nouveau modèle économique est à développer, afin que l’argent des villes circule autant que possible localement. Il nous faudra remplacer des entreprises de restauration collective par des coopératives alimentaires locales, de même pour le logement, l’énergie etc. Tout cela doit être ressenti non pas comme un recul sociétal, mais comme un pas en avant. Si elle ne crée pas d’emplois, la transition restera un hobby pour personnes blanches de la classe moyenne.

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Le changement que vous décrivez implique de nouveaux modes de gouvernance…

Dans le futur dont je parle, la démocratie est une pratique quotidienne, pas un exercice quinquennal. Les assemblées citoyennes, comme les communautés de quartier à Barcelone, se sont révélées d’excellents espaces de prises de décisions. Plus on est impliqué dans différents systèmes démocratiques, plus on pratique la démocratie. Quand mes enfants sont allés à l’école, ils ont pu voter pour leurs professeurs jusqu’à pouvoir les renvoyer! Mais auparavant ils ont dû comprendre la responsabilité que donne cette opportunité.

Justement, les oppositions à ces évolutions sont aussi extrêmement nombreuses… Les dents ont grincé lors du passage à 30 km/h à Lausanne, la popularité d’Anne Hidalgo à Paris est en chute libre et les conflits entre cyclistes et automobilistes s’accumulent…

Les politiques doivent prendre des décisions courageuses et affronter des résistances. Toutes les villes qui ont pris des mesures pour réduire le trafic automobile ont connu de fortes oppositions au départ avant d’en voir le bénéfice à long terme. Parfois, cependant, on fait les choses à l’envers: on interdit les voitures avant de proposer de nouvelles infrastructures. Cela dit, l’impact des voitures sur la santé physique, mentale, est énorme. La voiture a été comprise comme un outil de liberté… Mais quelle liberté? Le covid a montré qu’on peut vivre et travailler autrement aujourd’hui. Nous comprendrons bientôt que les choix autour de l’automobile faits dans les années 1960 ont été une grande erreur. Enfin, lorsque nos médias nous présentent des oppositions, nous avons la responsabilité de les questionner: d’où viennent-elles? Sont-elles fondées?

Développer ces villes du futur ne va-t-il pas creuser le fossé avec le monde rural? Pensons aux Gilets jaunes.

Je ne suis pas effrayé du tout, car l’évolution vers une ville durable demandera une nouvelle relation avec les zones rurales. Il y a un siècle, l’économie des villes dépendait des bassins agricoles à 100 kilomètres à la ronde, aujourd’hui devenus des satellites dortoirs. Si on se tourne vers une agriculture régénérative, il faudra plus de bras et donc plus de personnes actives dans l’agroforesterie, la permaculture, le réensauvagement… Plus un territoire devient écologique, plus il a besoin d’interactions pour se développer.

Quelles sont les initiatives suisses que vous aimeriez faire connaître ailleurs?

La monnaie locale Léman, à Genève. A Berne, j’avais visité un écoquartier avec des maisons aux murs de paille, dotées de toilettes avec un système de compostage… A Bienne, un ancien terrain de football a été investi par des citoyens qui l’utilisent pour mener une série de projets. La Suisse compte des groupes actifs depuis longtemps dans la transition: Bienne, Hautemorges en Transition, Leysin… Le Réseau Transition Suisse romande fait un super job, je suis impatient de mieux connaître ces histoires et de les faire circuler.

La Suisse n’est pas exempte de paradoxes: pionnière de l’écologie, qualité exceptionnelle de ses transports publics, mais aussi concentration de grosses cylindrées…

On peut comparer sa situation avec celle du Luxembourg, où une partie de la population pense qu’elle est isolée, protégée des pires impacts du réchauffement et que réaliser des efforts drastiques n’est pas indispensable. Je crois, au contraire, que la richesse peut servir à agir de façon extraordinaire, à faire de ces lieux des exemples pour le reste du monde. Le changement climatique n’est pas provoqué par les plus pauvres: 50% des émissions de gaz à effet de serre sont le fait des 10% des plus riches. En ce sens, la Suisse et le Luxembourg ont une responsabilité énorme pour repenser les équilibres. De plus, la Suisse est magnifique, son image est celle des lacs, des forêts, des montagnes. J’imagine qu’on peut être fier de cela et avoir envie de le protéger. Enfin, chaque pays se targue d’être innovant. Pourquoi cette innovation devrait-elle faillir quand il s’agit de construire un futur épanouissant? Pourquoi des personnes riches, compétentes, intelligentes, puissantes se sentent-elles capables, par exemple, de concevoir le meilleur service on line pour leurs entreprises, mais considèrent qu’il n’est pas possible de décarboner le monde? Alors que l’enjeu est de permettre à leurs petits-enfants de respirer? Les opportunités sont à la hauteur du challenge.

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Quels sont les facteurs qui font qu’une initiative de transition réussit?

Il faut un groupe de gens très inspirés qui accepte de consacrer du temps à travailler ensemble et à apprendre à le faire! Et qui prend le temps de réseauter avec d’autres organisations, car souvent des initiatives existent déjà et certains changements ne peuvent pas être menés sans partenariats. Il faut aussi des profils intéressés par les projets très pratiques. Ceux qui réussissent réfléchissent à la manière de transformer leur initiative en business, pour la pérenniser. Ils savent sortir de l’urgence et de l’anxiété pour prendre le temps de célébrer leurs accomplissements et les faire connaître! Pour concevoir un bon projet, il faut d’abord se raconter une bonne histoire.


Le questionnaire de Proust de Rob Hoskins

Dernière cueillette du jardin?
Une série de haricots verts.

Une ville que vous aimeriez visiter?
Lhassa au Tibet, et Zagreb: un ami en revient et me l’a fortement recommandée!

L’accessoire essentiel sur votre vélo?
Mon phare car sinon, la nuit, je finirais écrasé.

Le ou la leader écologiste qui vous inspire?
Donella Meadow, l’une des trois autrices du rapport éponyme (Les limites à la croissance (dans un monde fini), 1973). Cette scientifique à l’excellente plume a beaucoup écrit sur le besoin de vision et de storytelling.

Votre dernier coup de gueule en matière d’environnement?
Hier! Je vis au Royaume-Uni, alors politiquement, les coups de gueule c’est tous les jours ici. Il n’y a tout simplement pas un seul candidat à la hauteur sur le plan écologique au poste de premier ministre.

Un lieu pour vous ressourcer?
Liège.

Le dernier film qui vous a inspiré?
Captain Fantastic.


Profil

24 juin 1968 Naissance à Londres.

2005 Devenu enseignant en permaculture, il s’installe à Totnes en Angleterre et lance le mouvement international des villes en transition

2007 Cofondation avec Peter Lipman et Ben Brangwyn de Transition Network qui compte aujourd’hui quelque 1400 communautés

2015 Publication de «21 histoires de Transition», Réseau Transition Wallonie-Bruxelles.

2020 Parution de «Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons?» (Actes Sud)