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Robert Kahn (troisième depuis la gauche) en 2002 aux côtés de plusieurs pères de l’Internet: Vinton Cerf (premier depuis la gauche), Lawrence Roberts et Tim Berners-Lee.
© ELOY ALONSO / Reuters

Technologie

Robert Kahn, inventeur du protocole TCP/IP: «Il n’y a pas de limite à l’expansion d’Internet»

Récemment de passage à Genève, l’un des inventeurs d’Internet s’est exprimé sur la multiplication des objets connectés. Robert Kahn se veut optimiste par rapport aux cyberattaques, à la solidité d’Internet, mais aussi aux compétences des internautes

Le Web a bien été inventé en 1989 à Genève, au CERN, notamment par le physicien britannique Tim Berners-Lee. Mais Internet, soit l’infrastructure globale supportant le Web, est dû à deux Américains, Robert Kahn et Vinton Cerf. Ce sont eux qui, au milieu des années 70, conçoivent le premier protocole de communication par paquets (TCP/IP) entre deux ordinateurs. Ce même protocole est toujours à la base d’Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui. Robert Kahn, 78 ans, était de passage en juin à Genève pour s’exprimer lors de l’IoT Week, une semaine de conférences consacrée à l’Internet des objets.

Le Temps: On parle aujourd’hui de centaines de millions d’objets connectés à Internet. Aviez-vous envisagé une telle évolution?

Robert Kahn: A la base, notre idée était de connecter des ordinateurs entre eux, pour créer des échanges d’informations entre des personnes travaillant sur un clavier et imprimant ensuite ces informations. Désormais, on parle en effet de plusieurs milliards d’objets connectés – il y a tellement d’estimations différentes. Nous n’avions pas pensé qu’autant d’objets seraient connectés, mais cette évolution est normale. Internet s’étend, offrant de nouvelles possibilités, mais il s’accompagne aussi de nouveaux défis, avec des virus, des attaques ciblées… Mais je demeure optimiste, sans pour autant prédire ce que va devenir Internet: je n’ai pas la prétention de détenir une boule de cristal.

– Internet est donc assez solide pour supporter toutes ces connexions, mais aussi ces attaques de plusieurs types?

– Oui, je suis convaincu que l’on trouvera de bonnes réponses techniques à ces défis et que l’architecture d’Internet est assez solide. Les acteurs principaux d’Internet ajoutent sans cesse de nouvelles capacités – ils en ont les moyens et cela va totalement dans le sens de leurs intérêts. Et l’on trouve toujours des réponses aux soucis causés par la cybercriminalité.

– Aujourd’hui, le smartphone est roi pour accéder à Internet et les montres connectées ne décollent pas. Pensez-vous que cette domination du téléphone va perdurer?

– Le smartphone est toujours avec vous et est devenu extrêmement puissant. Mais rien ne dit que son règne va se poursuivre. Peut-être qu’il sera remplacé par un petit bouton de quelques millimètres accroché à votre chemise qui servira de micro, de caméra, de traducteur instantané… Ce sera positif pour communiquer… mais peut-être inquiétant pour votre sphère privée. L’avenir est impossible à prédire.

– Récemment, plusieurs fabricants de webcams et de jouets connectés ont été soupçonnés de ne pas assez protéger leurs appareils, qui ont ensuite pu être piratés. Qu’en pensez-vous?

– Je ne pense pas que ces fabricants aient péché par ignorance. Ils produisent simplement des appareils en grande quantité, réduisent les coûts au maximum et ne veulent investir des moyens ni dans la sécurisation ni dans la recherche. Je ne pense pas qu’il faille s’arrêter à des cas précis mais observer la situation dans son ensemble. La situation va se régler d’elle-même. Les fabricants qui sécurisent le moins leurs appareils seront connus et le public se détournera de leurs produits. Ou alors, certaines sociétés mandateront des experts externes pour s’assurer du service après vente et de la mise à jour des objets connectés. Il y aura des solutions.

– Tout peut-il être connecté à Internet?

– Du point de vue architectural, il n’y a pas de limite à l’expansion d’Internet. Je pense qu’il y aura simplement différents mondes qui vont cohabiter, avec un Internet totalement ouvert et des mondes plus ou moins fermés. Certaines entités veulent créer des mondes clos de manière à se protéger, telles les banques, par exemple.

– Craignez-vous que des attaques de plus en plus globales et médiatisées, telles celles des récents logiciels d’extorsion, puissent détériorer la confiance que les gens ont en Internet?

– Je ne pense pas. Car il y a des solutions, tant humaines – en créant un cadre légal solide, par exemple – que techniques, pour contenir ces problèmes, voire les résoudre. Je crois beaucoup à une sorte de pression sociale sur des acteurs malveillants pour qu’ils cessent leurs méfaits. Et en parallèle, la technologie, par sa réactivité, permet d’endiguer immédiatement la plupart des attaques.

– Mais accéder à Internet, mettre à jour son smartphone ou son ordinateur, demande de plus en plus de compétences…

– Oui, c’est un problème, un problème social je pense. Vous allez devoir vous appuyer sur vos amis, sur votre famille, lorsque vous avez des questions. Mais vous avez souvent, grâce à votre expérience, le sentiment que quelque chose ne va pas lorsque il y a une menace. Prenez l’exemple de cet appel au secours, reçu par e-mail et qui semble provenir de l’un de vos amis, qui sollicite de l’argent depuis l’étranger. Il suffit d’écrire à cette personne pour lui demander à quel numéro le joindre pour constater qu’il ne s’agissait, vu qu’il n’y a pas de réponse, que d’une tentative d’arnaque.

Je suis d’accord que l’internaute moyen doit disposer de connaissances informatiques de base et les mettre à jour. Mais sauvegarder souvent ses données, être prudent avec les pièces jointes reçues par e-mail, ce sont des choses que la plupart des internautes font déjà.

– Que pensez-vous de la puissance grandissante de Google, Microsoft, Amazon, Apple ou encore Facebook?

– Ces sociétés ont en partie établi leur succès et leur domination en proposant des services gratuits, en échange de la récolte et de l’exploitation des données personnelles. En soi, cela ne me dérange pas. Mais j’aimerais que ces multinationales soient davantage transparentes par rapport aux données qu’elles ne cessent d’enregistrer. Les règles ne sont pas assez claires.

– La puissance de ces sociétés est-elle une menace pour l’innovation?

– Je ne pense pas. Bien sûr, de nombreuses start-up sont rachetées par ces géants parce qu’elles représentent une menace pour eux ou parce que l’innovation qu’elles ont créée les intéresse. Cela ne tue pas l’innovation en soi. Et ces géants se sont tellement diversifiés et ont tellement grandi qu’ils ne peuvent pas avoir l’œil sur tout. Des start-up vont donc progresser, grandir et les concurrencer avec des services innovants. Je suis optimiste.

– Aux Etats-Unis, le principe de la neutralité d’Internet est mis à mal par la nouvelle administration Trump. Qu’en pensez-vous?

– Je ne me suis jamais exprimé publiquement à ce sujet, pour une bonne raison. On ne sait simplement pas de quoi l’on parle. En avion, la première classe est injuste car tout le monde devrait avoir accès aux mêmes sièges… Etes-vous pour autant en faveur de la neutralité des sièges? La neutralité d’Internet, c’est un slogan et chacun en fait sa propre définition. Par exemple, êtes-vous en faveur d’un Internet ouvert? Vous allez sans doute me répondre oui. Mais, du coup, êtes-vous favorable à ce que j’aie accès à toutes vos données? Sans doute pas…


Profil

1938: Naissance à New York.

1960: Diplôme en ingénierie électrique du City College de New York.

1964: Diplômé de l’Université de Princeton.

1972: Il commence à travailler à l’Information Processing Techniques Office au sein du Darpa, l’agence pour les projets de recherche avancée de défense. La même année, il effectue une démonstration de l’Arpanet, ancêtre d’Internet, en reliant vingt ordinateurs entre eux.

1974: Avec Vinton Cerf, il publie un document préparant la base de l’architecture d’Internet, notamment avec le protocole TCP/IP.

1979: Il devient directeur de l’Information Processing Techniques Office, organisme d’Etat chargé d’investir dans des projets de recherche liés à l’informatique (au niveau tant du matériel que des logiciels).

1986: Il fonde le Corporation for National Research Initiatives, organisation à but non lucratif qui vise à améliorer l’infrastructure d’Internet via plusieurs projets.

2004: Lauréat du Prix Turing avec Vinton Cerf.


D’Internet au Web

Les bases d’Internet datent de mai 1974, lorsque Vinton Cerf (professeur assistant à l’Université Stanford) et Robert Kahn (qui œuvre au Darpa, l’agence américaine pour les projets de recherche avancée de défense) publient leurs recherches sur un protocole réseau d’échange de paquets. Le protocole TCP/IP voit le jour, base de l’architecture mondiale que deviendra Internet.

Le Web, une des applications qui se basent sur Internet, sera inventé en 1989. C’est Tim Berners-Lee, un physicien britannique, qui l’a créé dans le cadre de ses travaux au CERN de Genève. A la base, le projet, baptisé «World Wide Web», était destiné aux scientifiques pour leur permettre, sur toute la planète, de s’échanger des informations rapidement entre des universités et des instituts partout dans le monde. Le 30 avril 1993, le CERN publiait une déclaration autorisant l’utilisation gratuite de la technologie du World Wide Web, ce qui a permis au Web de décoller au niveau mondial.

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