Personne n’apprendra aux Jurassiens les lois de l’industrie horlogère. Ni aux Appenzellois la nécessité de bien écouter les recommandations des autorités bernoises pour voter l’inverse. Ni aux Bâlois les conditions-cadres nécessaires à une recherche pharmaceutique florissante. D’ailleurs, les élus socialistes bâlois combattent vigoureusement la baisse idéologique des prix des médicaments imposée dès son entrée en fonction par Alain Berset, une politique destructrice de milliers d’emplois. Les problèmes économiques ne peuvent être résolus par une autorité centrale, mais au niveau local parce que le savoir est décentralisé, avait démontré Friedrich Hayek. Telle est d’ailleurs la thèse défendue par Robert Nef, un «libéral sans adjectif», selon l’expression de son ami Vaclav Klaus, ou alors «libéral strict», ainsi qu’il s’est défini lors de la présentation à Zurich du recueil d’articles qui lui sont consacrés à l’occasion de ses 70 ans*. L’ouvrage comprend 60 textes d’Anthony de Jasay à Tito Tettamanti, Suzette Sandoz, Karen Horn, Vaclav Klaus, Christoph Blocher ou Peter Forstmoser. Il traite de la pensée de Robert Nef bien sûr, mais aussi du capitalisme, du non-centralisme, de la société civile, du droit et de la religion.

Robert Nef, pèlerin du «non-centralisme», est l’un des libéraux les plus réputés de l’espace germanophone. Les 42 pages réunissant ses publications illustrent le foisonnement de sa pensée. Il avoue d’ailleurs qu’il écrit davantage qu’il ne lit. C’est en partie le résultat d’un accident militaire qui allait expliquer son engagement libéral. Tandis qu’un soldat nerveux était incapable de lancer sa grenade, Robert Nef s’empressa de la prendre et de la jeter, sauvant la vie de son collègue. Mais la grenade éclata trop tôt et il fut gravement blessé. Le Saint-Gallois, juriste de formation, décida, bien que diminué, de s’en sortir avec ses propres moyens plutôt que de dépendre de l’Etat. Il devint le premier directeur du «Liberales Institut» en 1979 et y resta jusqu’à 2007. Il fut l’éditeur de l’actuel Schweizer Monat. Preuve vivante que le libéralisme n’assure pas la réussite économique, les fins de mois ont souvent été difficiles. Si le think tank a été créé avec un don de 10 000 francs du PLR, ce fut le dernier de sa part.

Son engagement politique pour la liberté est né tôt, à 14 ans, lorsqu’en 1956 il assista à l’invasion soviétique de la Hongrie.

Admirateur de Benjamin Constant, de Frédéric Bastiat et aujourd’hui du philosophe Anthony de Jasay, Robert Nef est également la personne qui décida, du moins partiellement, de la carrière de Christoph Blocher. L’ancien conseiller fédéral raconte l’anecdote: à la cantine de l’université, il demanda conseil à Robert Nef après avoir obtenu une offre du service juridique d’Ems-Chemie. C’était le privé ou un travail d’assistant. «Un vrai libéral ne cherche pas un port à l’abri mais affronte les tempêtes et la haute mer», lui répondit-il. Il fit le même choix du privé que son ami. Les différences entre les deux hommes sont manifestes. Robert Nef est plus critique à l’égard de la démocratie que Christoph Blocher. Le principe de Vox populi, vox Dei, est beaucoup trop dangereux lors des décisions de redistribution, selon Robert Nef. Le système majoritaire crée des boucs émissaires. Le vote sur les résidences secondaires apporte de l’eau à son moulin. Les communes qui ont plus de 20% de résidences secondaires ont refusé l’initiative et celles qui l’ont accepté en ont moins de 15%. «C’est problématique parce qu’une majorité impose à une minorité une loi et un fardeau qu’elle n’aura pas à supporter», expliquait Gerhard Schwarz, dans la NZZ.

La renommée de Robert Nef, celle de son institut et de son mensuel ont largement dépassé les frontières. Vaclav Klaus le place parmi «l’un des derniers libéraux classiques». Un grand combattant pour la liberté, dans le sens de la défense de la responsabilité individuelle et de l’absence de contrainte d’une personne sur une autre.

Le président tchèque aime reprendre l’image de Robert Nef sur la situation actuelle de l’Europe et sa politique à suivre: «A la fin d’une impasse, il n’y a qu’un choix possible, la marche arrière.» Un principe à méditer au moment où l’on reparle de renforcer les recettes qui l’ont menée au bord de l’abîme et de lancer de nouveaux plans de relance.

Robert Nef, auteur d’un essai sur Friedrich Schiller, est un admirateur du modèle politique appenzellois. Dans ces contrées reculées mais dynamiques, la politique n’a droit de cité qu’un jour par an, celui de la Landsgemeinde. On y décide du choix des responsables, des impôts et d’éventuels changements réglementaires. Mais ensuite, pendant 364 jours, c’est fini. La politique, depuis les Grecs, a toujours été surestimée, ajoute Robert Nef.

De plus en plus, la Suisse tourne malheureusement le dos à son modèle de petite entité libre et responsable, selon le philosophe. Les multiples politiques d’encouragement mènent notre pays dans l’impasse et conduisent à une hausse des impôts. Pour qualifier ces politiques de subventions, il emploie les mots de Kaputt fördern (encourager jusqu’à la faillite).

Robert Nef n’est pas libertaire. Il défend un Etat petit mais fort. Mais il s’insurge contre l’intervention croissante de la politique dans des secteurs qui seraient «trop importants pour les laisser au marché». A son avis, l’Etat doit se retirer d’au moins quatre domaines clés: l’éducation, la santé, la culture et les médias.

L’avocate Marina Masoni, ex-conseillère d’Etat tessinoise, écrit fort à propos que la liberté est présente à 39 reprises dans notre Constitution. Mais ce droit est sans cesse fragilisé, limité, restreint. C’est un signe inquiétant de l’éloignement croissant entre libéralisme et démocratie.

En cela la Suisse avance sur les mêmes pas que l’UE. Pourtant l’Europe est la civilisation qui, davantage que d’autres cultures, a fait progresser les sciences naturelles et la technologie, qui a la première gagné son combat contre la pauvreté pour une raison majeure, selon le sociologue Erich Weede: La raison? Elle a assuré la liberté économique et le droit de propriété. Mais elle a quitté cette voie prometteuse. Malheureusement, la Suisse aussi.

* «Robert Nef, Kämpfer für die Freiheit, Hommage an einen bedeutenden Liberalen», Herausgeber Peter Ruch, Pierre Bessard, Daniel Eisele, Editions Swiss Liberty, 2012, 332 pages.

Robert Nef, auteur d’un livre sur Friedrich Schiller, est un admirateur du modèle politique appenzellois