Robert Pennone revient sur le devant de la scène. L'incontournable financier de la place bancaire suisse, qui a longtemps œuvré dans l'ombre, participe une fois de plus au dynamisme de la place genevoise en créant la nouvelle banque Bénédict Hentsch & Cie, avec l'ex-associé de Darier Hentsch & Cie.

Très doué pour «structurer des transactions financières complexes», selon un banquier qui le connaît bien, Robert Pennone est à l'origine de nombreux schémas de fusions et rachats bancaires qui ont marqué la décennie. Ce Genevois d'origine piémontaise, qui a aujourd'hui 60 ans, n'a certes pas un nom de banquier privé à apposer sur l'insigne de la nouvelle banque, qui sera lancée au début septembre. Mais sa carrière, qui a démarré en 1974 avec un succès fulgurant dans les plus grands cabinets d'audit anglo-saxons Deloitte et Atag Ernst & Young, révèle une intelligence visionnaire. N'avait-il pas prédit début 1995 dans le Journal de Genève l'inévitable vague de consolidation dans la banque privée? «La concentration, disait-il, sera favorisée par la disparition progressive du secret bancaire et par la difficulté grandissante qu'aura la Suisse à justifier le secret bancaire fiscal vis-à-vis de l'extérieur». Si ces propos lui avaient valu à l'époque les reproches des banquiers, c'est aujourd'hui l'un de ces mêmes banquiers, son associé Bénédict Hentsch, qui déclare au magazine Bilan de ce mois: «Pourrons-nous longtemps encore nous réclamer du secret bancaire à l'ère de Google?»

Aujourd'hui, leur nouvelle banque incarne de façon tangible ce défi. «Elle ne vendra pas de secret bancaire, affirme Robert Pennone, mais se spécialisera dans la navigation fiscale.» Son concept de «family office» mise sur l'offre de «structures légales déclarables qui permettent d'alléger la charge fiscale» pour les familles très fortunées. Les deux associés y croient dur comme fer. L'association en elle-même d'un banquier privé comme Bénédict Hentsch et du fiscaliste Robert Pennone est symptomatique de cette évolution. En gros, il s'agit de planifier le patrimoine en utilisant des trusts et des sociétés offshore. Pas de doute pour Robert Pennone: c'est la musique d'avenir. Il estime que les sociétés offshore sont très utiles pour la protection de la confidentialité, la minimisation fiscale, mais aussi la protection du patrimoine en cas de risque de procès liés à la fonction (administrateurs, CEOs…). L'activité de trust se déploiera notamment depuis l'île de Man. Au Luxembourg, les services de family office pourront recourir à des «holdings 1929» et des sociétés de participations financières (structures fiscalement avantageuses), ainsi qu'à des sociétés résidentes de Chypre.

Un jeu à somme nulle

La rencontre a eu lieu il y a un an et demi lorsque Bénédict Hentsch vient consulter Robert Pennone. «Il souhaitait racheter Hentsch Henchoz, la banque lausannoise de Darier Hentsch, que LODH a voulu garder dans son giron», raconte-t-il. S'ensuivit un accord avec les collèges des associés de LODH: Bénédict Hentsch pouvait reprendre une activité de banquier à condition qu'il utilise son prénom dans la raison sociale afin de se distinguer de la grande banque privée. Un «pacte de non-concurrence» a été convenu, lui interdisant de débaucher du personnel ou des clients de LODH. Il s'associe alors à Robert Pennone: «Nous avions sympathisé.»

La nouvelle banque espère se voir confier 4 milliards de francs en gestion sur quatre ans. Reste à savoir d'où viendra cette nouvelle clientèle. Le marché suisse du private banking connaît aujourd'hui peu de croissance d'argent de clientèle et ressemble de plus en plus à un jeu à somme nulle. Depuis un an, LODH a notamment vu reculer ses avoirs sous gestion, à 100 milliards de francs.

Robert Pennone rappelle avoir apporté dans la corbeille de la mariée les 3 milliards de francs de patrimoine de clients confiés à ses fiduciaires Fidutec, Fidfund et Figestor, qui feront partie de la holding Global Estate Managers détenue à parts égales entre lui et Bénédict Hentsch. De son côté, ajoute Robert Pennone, «Bénédict Hentsch connaît des familles fortunées au Brésil, où il a vécu plusieurs années.»

Devenu un banquier aguerri, Robert Pennone avait été le «père» des banques cantonales telles qu'on les connaît aujourd'hui. Durant les années 90, il a notamment été à l'origine des fusions qui ont formé les actuelles BCGE et BCV. Avec Georges Muller, actuel président de la SGS et de Serono, il avait recommandé la fusion de la BCV et du Crédit Foncier. Georges Muller a travaillé à ses côtés près de deux ans. Il garde un très bon souvenir: «Nous avons rédigé ensemble le rapport sur la fusion entre le Crédit Foncier et la BCV. C'est un bûcheur rigoureux, l'antithèse même du mot superficiel. Son style est direct, il va au fond des choses, et n'enjolive pas la vérité pour éviter le problème, mais l'affronte.»

Les succès de Robert Pennone dans le secteur bancaire contrastent avec un épisode plus sombre, mais relativement bref: la débâcle de Swiss World Airways, dont il a été le consultant avec la banque Marcuard, puis administrateur durant une année de fin 1997 à fin 1998. Un projet «irréaliste» qu'il préfère oublier.