Libre-échange

Roberto Azevêdo: «J’ai choisi la diplomatie par amour pour ma femme»

Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève depuis 2013, Roberto Azevêdo a été reconduit dans ses fonctions pour un second et dernier mandat de quatre ans. Entretien

Le sourire de toutes ses dents blanches agrafé à un teint brioché, Roberto Azevêdo a toujours l’air aussi jeune. Tel un débutant, les yeux bleus qui se promènent avec candeur. Pourtant à 59 ans, le Brésilien est à l’origine du plus gros succès de l’histoire de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cheville ouvrière du libre-échange «Geneva Made» depuis 2013, il a mis quatre ans – là où tous ses prédécesseurs ont échoué – pour faire accoucher l’institution basée au bout du Léman de l’Accord sur la facilitation des échanges (AFE). Un texte entré en vigueur voilà moins de deux semaines qui, si l’on en croit les estimations, est susceptible d’intensifier les échanges internationaux à hauteur de 1000 milliards de francs par an. Avec cette première victoire concrète du multilatéralisme depuis la création de l’OMC en 1995, le diplomate originaire de la Baie de tous les Saints a été reconduit ce mardi dans ses fonctions de directeur général pour un second et dernier mandat. Sa mission, qui doit donc se poursuivre de 4 ans dès septembre prochain: réenchanter le cycle de Doha, la ronde de négociations lancée en 2001 et donnée aujourd’hui pour obsolète, sinon cliniquement morte. Rencontre avec un architecte de la négociation, aux allures de crooner.

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Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi une carrière diplomatique, de surcroît spécialisée dans les questions commerciales?
Roberto Azevêdo: Par amour pour ma femme. Elle était diplomate et moi ingénieur en électricité. Afin que notre couple ne vive pas séparé pour des raisons professionnelles, mais puisse voyager ensemble, j’ai jugé préférable de faire le même métier. J’ai donc passé mon concours au Brésil en 1982. Le choix du commerce relève, quant à lui, d’un penchant naturel pour l’économie en raison de ma formation initiale.

– En tant que romantique, quel a été le moment le plus difficile de votre carrière?
– Mes cours de diplomatie. Et de loin. J’ai mis un moment à cerner la logique et les exigences quotidiennes de cette fonction. Ce qui s’est traduit par des phases d’angoisse au moment où mes professeurs m’interrogeaient sur certains thèmes. J’ai fini par comprendre que ce n’était pas tant la pertinence de la réponse qui importait, que le talent à faire étalage de sa culture. J’ai appris à m’adapter, malgré ce décalage par rapport à mon ancienne voie d’ingénieur.

– Qu’est-ce qui aujourd’hui vous dérange le plus dans cette reconversion?
– Je ne changerai rien. Ce n’est pas dans ma nature de me plaindre. Peu importe l’attrait, les horaires ou les volumes de travail qu’une activité implique, je m’efforce d’accomplir ma tâche du mieux que je peux. Si vous me laissez un balai pour nettoyer une rue, vous n’entendrez pas m’apitoyer en partant. Mais je peux vous garantir, qu’à votre retour, vous trouverez la surface plane plus propre que vous ne l’avez jamais vue. C’est mon côté perfectionniste. Je n’y peux rien, je suis comme cela.

– Y a-t-il une anecdote qui vous vient à l’esprit en lien avec votre statut de directeur général?
– En 2013, lors de la Conférence ministérielle à Bali, nous avons subi une panne technique. Les casques utilisés pour les traductions ne fonctionnaient plus. C’est alors qu’un ministre s’est approché de moi pour me dire: «Tu connais tout sur les problèmes de courant, pourquoi tu ne vas pas réparer toi-même?».

– Où vous voyez-vous après l’OMC?
– Je n’en ai strictement aucune idée. Mais je me suis posé cette question l’autre jour. Ma réponse a été que si j’avais une machine à remonter le temps, pour interroger l’étudiant que j’étais sur ce qu’il pensait devenir dans un, trois ou huit ans, ce dernier se serait systématiquement trompé de pronostic. Alors je ne préfère pas tracer de plans sur la comète. J’ai encore cinq ans devant moi pour poursuivre ce que j’ai commencé à Genève.

– Avez-vous un objectif précis pour votre prochaine Conférence ministérielle, en décembre à Buenos Aires?
– Je me suis fixé pour cible de tirer parti de l’élan qui nous a portés ces quatre dernières années. Pour que l’économie mondiale [ndlr: en recul de près de 50% en moyenne depuis la crise de 2008] continue de croître, il faut poursuivre l’effort d’ouverture des échanges, notamment pour les petites et moyennes entreprises qui génèrent des emplois. L’objectif étant qu’un plus grand nombre de personnes en récolte les fruits. Il faut changer la perception selon laquelle notre institution ne serait que le bras armé des grandes multinationales.

– Le Brexit et l’élection de Donald Trump constituent-ils une menace pour l’OMC?
– Il faut distinguer les deux phénomènes. S’ils ont peut-être en commun une forme de rejet de «l’establishment», une certaine défiance à l’égard de la mondialisation, voire du commerce, leur origine n’est pas comparable. Le Brexit répond à un désir de souveraineté et d’autonomie réglementaire, face notamment à une immigration perçue comme dommageable. Cette décision ne découle pas, par exemple, d’une volonté de limiter les importations. En ce qui concerne les Etats-Unis, la situation est plus délicate. Je me tiens prêt à engager des discussions avec les représentants des Etats-Unis auprès de l’OMC, une fois que ces derniers seront officiellement nommés. Car je pense que tout programme de croissance et d’industrialisation doit comporter un volet commercial.

– Oui, mais les Etats-Unis veulent imposer, pour la première fois de leur histoire, une taxe intérieure sur les biens importés, en principe interdite dans le cadre de l’OMC. L’administration Trump a aussi produit un rapport visant à ignorer les règles de votre institution susceptibles de contrarier la souveraineté des Etats-Unis.
– Le plus important n’est pas ce qui a été dit par Washington, ou écrit à ce sujet, mais bien ce qui sera ou pourrait potentiellement être mis en œuvre outre-Atlantique. Je n’ai pas pour principe de me fonder sur des intentions, mais plutôt sur des actes tangibles, des lois et des politiques concrètes.

– Alors imaginons un instant que, demain, Donald Trump passe à l’acte et balaie l’édifice multilatéral…
– Vous tombez mal, l’imagination n’est pas mon fort.

– Depuis 2001, la Chine a déposé 55 plaintes. Plus de la moitié d’entre elles (30 au total) vise les États-Unis, avec un pic de cinq procédures lancées depuis juillet dernier contre Washington, qui a déclaré ses intentions de contourner le système genevois de règlement des différends. Cela ne vous inquiète-t-il pas non plus?
– Le recours au mécanisme de règlement des différends de l’OMC, avec le niveau d’intensité que l’on observe, est une excellente nouvelle. Cela signifie que les Etats membres ont confiance en cet outil et qu’il est utile pour apaiser les tensions commerciales. Les Etats-Unis, suivis de l’Union européenne puis de la Chine, font partie des pays les plus actifs en la matière. Ce qui n’est pas surprenant, étant donné le seul volume des échanges entre ces économies.

– Ne faut-il pas quand même un nouveau «leadership» au sein de l’OMC, critiquée pour son inertie?
– Parler de nouveau «leadership» est réducteur. Etre un meneur c’est mettre des propositions sur la table. Par le passé, un nombre réduit de pays tenait ce rôle. Ils sont aujourd’hui bien plus nombreux, y compris de plus petites économies.

– Comprenez-vous que la population rejette aujourd’hui de plus en plus l’hyper-mondialisation, c’est-à-dire une intégration plus profonde des économies via l’immigration, l’harmonisation des réglementations et un arbitrage intrusif des politiques intérieures?
– Une intégration profonde, jusqu’à faire tomber les frontières territoriales, est pour beaucoup un moyen d’éviter les guerres, de garantir la prospérité et de tendre vers davantage de solidarité et de coopération entre les nations. Mais c’est aussi un calcul douloureux, qui implique d’abandonner en partie sa souveraineté au profit d’instances supra étatiques. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce genre de processus n’est jamais linéaire, mais saccadé.

– Que pensez-vous des mégas traités régionaux ou bilatéraux, comme les Accords transpacifique ou transatlantique, en concurrence directe avec l’OMC.
– C’est à l’échelle multilatérale que les opportunités commerciales sont les plus grandes. Mais à Genève, les progrès se font lentement, essentiellement par incrémentation, car il y a davantage de contraintes et de variables à considérer en raison du nombre élevé de parties prenantes. Ainsi, plus vous êtes ambitieux dans vos attentes et pressé de libéraliser vos échanges, plus il sera simple d’utiliser des mécanismes bilatéraux, régionaux ou plurilatéraux [ndlr: négociations en marge de l’OMC, à plusieurs pays, parfois éloignés géographiquement]. Il est en effet plus facile de s’entendre à deux ou à dix autour d’une table, que simultanément avec ses 163 partenaires. Toutefois, les différentes voies possibles ont, de tout temps, été complémentaires. Elles ne sauraient jamais s’exclure l’une l’autre.

– Pour Donald Trump, c’est quand même «America first». Peut-on y voir un risque de tourner le dos à l’OMC, accusée notamment d’être trop favorable à la Chine?
– Soyons sincères, je ne connais aucun dirigeant au monde qui rêve que son pays finisse deuxième d’une course. Ce genre de slogan ne remet pas en question les règles universelles en vigueur à l’OMC. Ces dernières, de par leur caractère de référence, de communauté de normes et de prédictibilité, incarneront toujours les fondements du système.

– Pourtant, décembre dernier a marqué l’échec de la signature d’un accord sur les produits écologiques. Que s’est-il passé?
– Je ne saurais dire à quel point les Etats participant à cet effort étaient proches d’un résultat. L’effort a été stoppé suite à des divergences concernant la liste de produits à inclure dans le texte. J’espère que les négociations pourront reprendre d’ici à notre prochaine réunion au sommet en Argentine.

– Les démarches portant sur le commerce des services (ACS), une sorte de copier-coller de l’Accord général éponyme issu de votre institution, se sont aussi soldées par un arrêt brutal fin 2016. N’est-ce pas là un autre signe de fragilité de votre édifice?
– L’ACS n’est pas une initiative de l’OMC. Mais un effort externe, mené par certains membres uniquement. Si ces pourparlers sont à ce stade interrompus, il faut y voir simplement une preuve supplémentaire qu’il n’est jamais évident de s’accorder sur des thèmes commerciaux, par essence délicats.

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Questionnaire de Proust:

- Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?
- Ma date de naissance.

- Votre plus mauvaise habitude?
- Je voyage trop.

- Une raison qui vous fait aimer la Suisse?
- La raclette… et surtout le peuple qui l’a inventée.

- Quel est votre fond d’écran?
- J’ai gardé celui par défaut.

- Une musique pour danser?
- Toutes celles susceptibles d’émouvoir mon épouse.

- Le lieu où vous voudriez finir vos jours?
- Près de ma famille.

- Votre animal préféré?
- Ma chienne «Mini». A l’origine, c’était un cadeau pour ma petite fille. Mais je m’y suis tellement attaché, qu’il m’a été impossible de m’en séparer. Il a donc fallu offrir un autre compagnon à quatre pattes.

- L’expression qui vous énerve le plus?
- «Désolé».

- L’intelligence, pour vous?
- C’est la capacité d’écoute.

- Votre meilleur remède à un coup de cafard?
- Un bon match de foot.


Profil

1957 Naissance, le 3 octobre à Salvador (Nord-Est du Brésil).

1984 Ingénieur en électricité, il rejoint la diplomatie brésilienne.

1988 Ambassadeur à Washington, puis à Montevideo, il rejoindra en 1997 la mission permanente du Brésil à l’OMC (Genève).

2001 Directeur de l’unité de règlement des différends.

2006 Directeur du département des affaires économiques, puis vice-ministre pour l’économie et des affaires technologiques, représentant les intérêts de son pays dans le cadre du cycle de Doha.

2013 Nommé directeur général de l’OMC. Il vient de décrocher cette semaine un second et dernier mandat de quatre ans, à compter de septembre prochain.

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