Avec l'allemand BASF et le français Rhône-Poulenc, le groupe pharmaceutique bâlois Roche se livrait à des ententes sur le prix des vitamines A, C et E, dont les trois géants européens détiennent quasiment l'entier du marché. Dans les années 1990, les prix de ces vitamines ont atteint des sommets. Ces pratiques, reconnues hier au terme d'une enquête juridique qui aura duré un an et demi, valent aujourd'hui au groupe Roche d'être condamné par la justice américaine à la plus forte amende de l'histoire: 500 millions de dollars, soit 750 millions de francs suisses.

Roche jure avoir banni ces méthodes contraires aux «règles de droit et aux principes éthiques», et regrette ces agissements. La conclusion «à l'amiable» de cette affaire a soulagé les investisseurs: le coûteux mea culpa a coïncidé avec une remontée de 300 francs du titre à 17 000 francs (+1,8%), ce qui amoindrit quelque peu la chute entamée le 3 mai à 18 130 francs, lorsque les rumeurs d'amendes avaient débuté. Roche, qui fera figurer cette amende comme charge extraordinaire sur l'exercice 1999, a probablement déjà provisionné tout ou partie de cette somme.

De son côté, BASF devra payer 225 millions de dollars, alors que Rhône-Poulenc n'a pas été mis à l'amende, mais devra rembourser les clients indûment facturés. Son futur partenaire dans Aventis, l'allemand Hoechst, avait accepté de payer 36 millions de dollars voici quelques jours pour avoir participé à un autre cartel.

Le Suisse Kuno Sommer, ex-responsable du marketing de la Division vitamines et produits chimiques fins, et actuel patron de la filiale de parfums Givaudan Roure, a non seulement été licencié avec effet immédiat par Roche, mais, selon le Département américain de la Justice, il a accepté de plaider coupable d'arrangements sur les prix et d'avoir menti aux enquêteurs pour couvrir ces opérations. Kuno Sommer passera quatre mois en prison et paiera 100 000 dollars d'amende. Son ancien supérieur, le chef de la Division vitamines Roland Brönimann, a lui aussi été mis à la porte par Roche. Avec l'ancien vice-président opérationnel Andreas Hauri et un autre dirigeant de Roche dont l'identité n'a pas été révélée, ces trois hommes risquent également d'être poursuivis individuellement, tout comme quatre dirigeants de BASF.

L'affaire qui secoue la pharma européenne est la conséquence d'une vaste opération anticartellaire menée par le Département américain de la justice contre les multinationales de la chimie accusées de s'arranger sur le prix de certains produits de base comme l'acide citrique, la lysine (additif pour aliments destinés aux animaux) ou les électrodes de graphite. Pas moins de 35 grands jurys ont été mobilisés dans le cadre de cette campagne.

Sur le dossier des vitamines, le grand jury de Dallas enquête depuis la fin de 1997. Au printemps dernier, des assignations à comparaître ont été transmises à Roche, BASF, Rhône-Poulenc et à l'allemand Degussa (fusionné cette année avec Huels). Le 15 mars dernier, Lonza, la filiale de chimie fine d'Algroup, acceptait de payer une amende de 10,5 millions de dollars pour avoir organisé les prix de la vitamine B3 (la niacinamide) avec Degussa. D'autres compagnies européennes et japonaises sont elles aussi sur le grill.

Plus de 20 plaintes civiles pour ententes illicites sur les prix ont été déposées contre Roche, BASF et Rhône-Poulenc. Elles émanent des clients lésés de ces firmes, des producteurs de nourriture animale, des moulins, des producteurs de solutions vitaminées pour le bétail et la volaille. Ils accusent les géants de la pharma de s'être entendus sur les prix, de s'être répartis la production et d'avoir ainsi mis sur la paille les producteurs de mélanges vitaminés. Autre accusation: avoir menacé leurs clients de stopper la livraison de produits de base pour la vitamine A si ceux-ci désobéissaient aux ordres de ne pas vendre aux Etats-Unis. Enfin, Roche est accusé d'avoir acheté une usine de vitamines à Shanghai uniquement pour la fermer et limiter la production; la firme bâloise aurait de surcroît payé des témoins des ententes pour leur silence.

Le marché américain des vitamines pour animaux représente à lui seul 6,7 milliards de dollars. Roche vend pour 500 millions de dollars par an de vitamines A, C et E. La Commission européenne s'est à son tour penchée sur cette question. L'enquête en cours, où l'on retrouve Roche, BASF et Rhône-Poulenc au rang des principaux accusés, ne

débouchera pas sur une décision rapide. Les dirigeants de Roche s'expliquent aujourd'hui à 13 h 30 en conférence de presse.