On est un peu tenté de lui tendre un piège. Verbal, on s’entend. Il faut dire que lorsqu’on est devenu un auteur à succès grâce à un ouvrage intitulé «L’art de penser clairement», on a envie de tester le raisonnement de l’auteur, sa capacité à argumenter et à convaincre sans se perdre. Mais le discours est beaucoup trop bien huilé. Il faut dire que ce n’est pas exactement la première fois que Rolf Dobelli est interrogé par un média.

Tout au plus par un média francophone. Car le Lucernois de 50 ans est une star outre-Sarine. Et même au-delà du Rhin. En Allemagne, il est «the self-help guru the Germans love» (le gourou de l’autoassistance que les Allemands adorent), selon le «Times». Parce qu’après les Allemands, ce sont les Anglo-Saxons, qui ont été contaminés et se sont arraché ses livres de conseils. Puis les Indiens, les Coréens, etc. En tout, des traductions dans une quarantaine de langues.

La Corée, plus proche que la France

Sauf les francophones. La plupart de ses livres y ont été traduits, mais les ventes n’ont jamais décollé. «C’est un mystère. C’est un autre monde. Même la Corée du Sud me semble plus proche de moi que la France», avoue-t-il, perplexe. D’ailleurs, Rolf Dobelli, s’aventure rarement plus loin vers l’ouest du pays que Berne, où il s’est installé avec sa femme, allemande, également écrivain, et leurs deux très jeunes jumeaux.

Car, avant d’être un auteur à succès, le Suisse a eu d’autres vies. Classique d’abord: après son diplôme (MBA et doctorat) de l’Université de Saint-Gall – où il côtoie alors un nombre impressionnant de ceux qui deviendront des grands patrons suisses – il entre chez Swissair. «Je pensais faire une carrière dans les grandes entreprises et la compagnie aérienne bénéficiait à l’époque d’une image exceptionnelle», explique-t-il, devant un jus d’orange et un café à 19 francs dans le lobby d’un hôtel bernois. Et puis, il avoue, sourire en coin: «Et on pouvait voyager gratuitement.»

Dans le monde structuré de l’entreprise, il gravit d’abord quelques échelons jusqu’à tenir le rang de directeur général de Nuance, une filiale de la compagnie nationale. Puis, dans ce cadre rigide, il ne tient plus: peu conciliant, il se dit «mauvais dans les jeux politiques». L’indépendance a beaucoup trop d’attrait et démissionne de Swissair après huit ans. L’ex-employé discute avec deux amis. En sort une idée de start-up: GetAbstract naît alors en 1999. L’entreprise deviendra rapidement leader dans le commerce en ligne d’ouvrages économiques abrégés. Il y passe douze années «passionnantes», puis sort de l’entreprise et vend sa part il y a cinq ans. Elle reste un succès, dit-il, l’une des «seules sociétés technologiques suisses à avoir survécu à la bulle Internet» et compte aujourd’hui 200 employés.

Premier roman en 2001

Rolf Dobelli s’occupait en parallèle en écrivant. Son premier roman est publié en 2001. «Je n’avais jamais eu cette volonté d’écrire, mais ça m’a plu, le livre s’est vendu, donc j’ai continué.» Le jeune auteur a 35 ans, mais il s’intéresse à la psychologie et aux biais en tout genre, mais surtout ceux qui bloquent ou formatent la pensée. Il veut se lancer dans une encyclopédie des biais, qu’il entame sous forme d’une chronique régulière dans la «Frankfurter Allgemeine Zeitung». Il anime aussi une émission de Bloomberg en Allemagne et en écrivant des chroniques pour plusieurs autres médias, dont la «NZZ am Sonntag», la «Zeit», le «Stern».

Mais c’est un recueil de son travail pour le quotidien de Francfort qui le mettra sur orbite. Il est publié sous le titre «Die Kunst des klares Denkens» en 2011. Le succès est immédiat et fulgurant: le livre campe en tête des meilleures ventes en Allemagne, selon la liste du «Spiegel». L’année suivante, l’ouvrage est le plus vendu dans la catégorie non-fiction, des deux côtés du Rhin. En 2013, il est traduit en anglais et fait un tabac. Pourquoi? L’auteur n’en sait rien. C’est la minute d’humilité: «C’est la même chose avec les films, les chances de publier un best-seller sont minimes. Il y a une part de hasard et d’aléatoire dans le succès. On ne peut pas l’expliquer. S’il y avait une formule à suivre, on ferait tous le même livre ou le même film.»

Rançon du succès

Rançon du succès, il est attaqué par Nassim Taleb, l’auteur du «Cygne Noir», qui l’accuse de plagiat. Sans qu’un tribunal n’ait donné raison à cet autre écrivain prisé des milieux financiers.

La science, l’économie, et surtout, le partage des connaissances le stimulent. Par hasard, lors d’une réunion avec des anciens de Saint-Gall en 2007, il loue un bar dans les environs de la Bahnhofstrasse à Zurich où il met en contact 20 grands patrons et 20 chercheurs scientifiques, qui sont invités à présenter les «trucs cool sur lesquels ils travaillent». Les hommes d’affaires – le club est masculin – sont emballés. Ils en redemandent. De cette rencontre improvisée naît ZURICH.MINDS – rebaptisé WORLD.MINDS il y a peu – dont l’événement phare est un symposium qui a lieu ce jeudi à Zurich et rassemble, sur invitation seulement, des patrons d’entreprises et des chercheurs. Ils – et elles, le club est non seulement ouvert aux femmes mais cherche à en inviter davantage – étaient 400 l’an dernier. La communauté entière de WORLD.MINDS atteint 1000 personnes.

Pour Rolf Dobelli, ouvrir les yeux et l’esprit des patrons est une mission. Et il en profite en découvrant toujours plus de nouvelles choses lui-même lorsqu’il prépare les rencontres. Elitiste? Il hausse les épaules. Ça a le mérite d’être clair. Ce qu’il promet depuis le début.


Profil

1966: Naissance à Lucerne

1991: MBA à Saint-Gall

1995: Doctorat en philosophie économique, à Saint-Gall

1999: Cofondateur de getAbstract.com

2007: Fondation de ZURICH.MINDS, devenu WORLD.MINDS

2011: publication de «Die Kunst des klaren Denkens»