Le franc fort divise l’économie suisse

Industrie Les patrons alémaniques ont réagi plus vite et plus fort, après l’envol du franc face à l’euro

En Suisse romande, les syndicats ont mieux su se faire entendre

Les différences régionales pourraient s’atténuer à la rentrée

Est-ce culturel? Ou est-ce lié à la nature du tissu industriel régional? Quoi qu’il en soit, l’impression est assez nette, presque sept mois après le nouvel envol du franc face à l’euro et au dollar: les Alémaniques ont réagi plus promptement pour compenser les effets de ce choc monétaire qui renchérit les produits «Swiss made» de 15 à 20%, sur les marchés internationaux.

«Des mesures ont été prises beaucoup plus rapidement que chez nous, affirme Bernard Rüeger, le patron de l’entreprise vaudoise du même nom, qui est aussi membre du comité directeur d’economiesuisse. Certaines entreprises ont augmenté les heures de travail, d’autres ont réduit les salaires.»

Les employés welsches seraient-ils moins prêts à faire des sacrifices? En tout cas, dans la foulée de l’envolée du franc, les mesures ont fusé. Surtout outre-Sarine. Le groupe saint-gallois Bühler a accru à partir de mi-février la durée du travail du personnel à 45 heures par semaine. En échange, aucun licenciement n’est prononcé durant la période considérée, soit jusqu’à mi-septembre. Chez Stadler Rail, les quelque 3000 employés basés en Suisse travaillent aussi à un rythme hebdomadaire de 45 heures. Le groupe schaffhousois Georg Fischer exige, lui, de ses employés qu’ils effectuent 44 heures par semaine. Cela concerne également ceux de GF Machining Solutions, à Meyrin.

En Suisse romande, le seul autre cas porté à notre connaissance se trouve à Moutier. Depuis le 1er mars, les employés du fabricant de machines-outils Tornos travaillent 43 heures par semaine. D’autres tentatives ont bien eu lieu mais elles ont échoué. «La direction a voulu augmenter les horaires de travail, nous confirme le cadre d’une entreprise industrielle jurassienne. La commission du personnel a refusé.» Celle-ci a négocié des mesures moins drastiques, comme la réduction des pauses, par exemple. «Cela augmente nos horaires effectifs d’une heure par semaine», calcule notre interlocuteur, qui souhaite garder l’anonymat.

De l’avis de l’Union syndicale suisse (USS), «la culture du partenariat social semble plus marquée en Suisse romande. Même si des patrons romands ont aussi abusé de l’argument du franc fort, ceux-ci sont en général plus pragmatiques que les Alémaniques», constate le porte-parole de l’association faîtière des syndicats, Thomas Zimmermann.

Démonstration, par Jean-Pascal Bobst: «Nous avons dû chercher des matières premières moins chères, discuter avec des fournisseurs et réfléchir à des adaptations dans les coûts salariaux. Mais nous n’avons pas augmenté les heures de travail ou introduit de chômage partiel, car ce sont des mesures conjoncturelles», expliquait le patron du groupe éponyme, dans Le Temps du 1er août.

Thomas Zimmermann constate par ailleurs que dans les cantons de Vaud, de Genève et du Valais, patrons, syndicats et gouvernements sont vite tombés d’accord pour lutter ensemble. Des fonds de soutien à l’industrie (ou au tourisme) sont en train d’être mis en place. En Suisse alémanique, le porte-parole de l’USS n’a pas eu connaissance de telles mobilisations.

Président de l’Association industrielle et patronale neuchâteloise (AIP), Raymond Stauffer émet une autre hypothèse pour expliquer cette différence entre les deux grandes régions linguistiques du pays: «Le poids des horlogers joue peut-être un rôle. Ils ont de plus grandes marges et prennent généralement des mesures plus discrètes.» Celles dont il a entendu parler, «ce sont surtout de petits ajustements. Trois licenciements par-ci, cinq autres par-là… Ils préfèrent passer inaperçus pour éviter la mauvaise publicité et les syndicats.»

Mais la Suisse romande va finir par réagir de manière plus visible – plus radicale, prévient Bernard Rüeger. Face à la cherté du franc, de nombreuses entreprises vaudoises s’attellent à trouver des solutions, témoigne-t-il. Il faut s’attendre à ce que des décisions plus marquantes tombent aussi de ce côté-ci de la Sarine.

A la rentrée, lorsque les carnets de commandes se seront amincis, sous l’effet d’un franc trop cher pour les clients étrangers, sera venue l’heure du diagnostic. Tornos publie ses résultats semestriels la semaine prochaine. Mikron les a déjà fait connaître: 2,7 millions de francs de pertes au premier semestre. Et un message clair de la part de l’industriel présent à Boudry (NE) et Agno (TI): «Sans tenir compte des effets de change négatifs sur le résultat, le groupe aurait atteint l’équilibre.»

Notre témoin jurassien, lui, espère que le refus des représentants du personnel de relever les heures de travail ne finira pas par lui coûter son emploi. A ce tarif, «je préfère travailler trois heures de plus».

Dans trois cantons romands, des fonds de soutien ont été mis en place. Pas en Suisse alémanique