«Si l'on veut être présent en Asie, il est temps de réagir vite!» Pour Christian Meylan, senior manager d'Arthur D. Little à Singapour, c'est en un week-end que tout s'est décidé. Le projet gouvernemental de restructuration de la place financière singapourienne a fait l'objet d'un appel d'offres, qui a été remporté à la fin mars 1998 par une équipe d'Arthur D. Little, constituée pour l'essentiel de consultants du bureau de Genève. Le but du projet? Renforcer la compétitivité de la place financière de Singapour, qui ambitionne de se développer comme l'un des principaux centres financiers d'Asie. Une initiative du brigadier General Lee, le vice-premier ministre de Singapour, qui avait été prise avant même le début de la crise asiatique.

«C'était un projet unique, visant à définir une vision sur cinq ans de la place financière singapourienne», explique Christian Meylan. Etant sur place lors de l'obtention du contrat, le consultant y est resté et s'y trouve encore un an et demi plus tard, ayant fait venir sa famille entre-temps. Car il n'était pas question que le gouvernement perde une seule minute: le premier meeting afin de mettre le projet sur pied avait lieu deux jours plus tard.

La réalisation dudit projet aura pris huit mois en tout. Celui-ci s'est achevé à la fin novembre de l'année dernière. Il a abouti à un certain nombre de recommandations que le gouvernement de Singapour est en train de mettre en place: notamment la fusion de Simex (la Bourse des futures) et de SES (celle du cash), qui sera mise en œuvre en septembre 1999. «Ne pouvant pas mener les réformes sur tous les fronts, le gouvernement s'est concentré sur les marchés des capitaux et les systèmes de paiements», explique Philippe Planchat, responsable d'Arthur D. Little en Suisse romande et directeur du projet.

«Les banques singapouriennes sont très bonnes au niveau technologique, surtout en ce qui concerne les canaux de distribution électronique, notamment l'Internet et l'ATM, l'équivalent de notre Bancomat; mais leur niveau est moyen en matière d'innovation de produits», explique Christian Meylan. A cet égard, la fusion des deux Bourses permettra non seulement de diminuer les coûts et d'accroître leur agressivité commerciale, mais également de mettre sur le marché de nouveaux produits. «SES, la Bourse locale, ne permettait pas de développer un leadership régional ou international», ajoute Philippe Planchat. En proposant un système de plate-forme commun aux deux Bourses, le projet permettait non seulement le passage à une Bourse unique, mais aussi l'ouverture de SES à des partenaires internationaux. Ce système commun a de fortes chances d'être le NSC (Nouveau Système de Cotation), qui vient d'être acheté aux Français pour équiper le marché des dérivés (l'actuel SIMEX). «Hongkong envisage de faire sensiblement la même chose, poursuit Philippe Planchat, en fusionnant leurs Bourses de cash et de futures.» Une opération qui pourrait s'avérer plus compliquée, d'après ce dernier, en raison du nombre de Bourses à Hongkong (options, futures, cash) et d'une communauté de brokers plus éparpillée qu'à Singapour, donc plus difficile à convaincre. «Les places financières de Hongkong et Singapour s'observent mutuellement et jouent à un jeu d'échecs, constate Philippe Planchat. Mais en ce qui concerne la fusion des Bourses de cash et de dérivés, Singapour a un an d'avance sur Hongkong.»

D'autres recommandations faites par Arthur D. Little ont eu trait au développement d'infrastructures communes pour le secteur des banques, des assurances et des maisons de titres. Comme le précise Christian Meylan, le train de recommandations a été accepté par le gouvernement, et certaines mesures importantes ont déjà été prises. Parallèlement, des réformes du cadre réglementaire sont également en cours. La dernière en date étant celle du marché des assurances, qui devrait avoir lieu avant la fin de l'année. «Il reste encore à voir comment l'industrie financière réagira vis-à-vis des réformes plus en profondeur, poursuit Christian Meylan. Des mesures correctives seront peut-être nécessaires.»

Pour Philippe Planchat, la partie la plus difficile de ce projet à caractère global – mais aussi la plus intéressante – a été de déterminer ce qui était du ressort du gouvernement singapourien. Car même avec une économie fortement occidentalisée, «le bras du gouvernement sur certaines compagnies à Singapour est beaucoup plus long que celui du Conseil fédéral». A titre d'exemple, le gouvernement a pris la décision de se retirer de plus en plus du financement des entreprises publiques afin de promouvoir la création d'un marché de la dette. Et il confiera progressivement la gestion de la prévoyance professionnelle, jusqu'à présent entre ses mains, à des agents plus internationaux afin de lancer l'industrie des fonds de gestion.

Pour Philippe Planchat, il n'y a pas de temps à perdre. «Notre action doit être plus musclée à Singapour car nous avons une carte à jouer.» A son avis la place financière suisse, largement investie à Hongkong, sous-estime Singapour. Or les Singapouriens se sont inspirés de la structure financière suisse et ont une très bonne opinion du pays. «Il y a des affinités à creuser», conclut-il.