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Rothschild contre Rothschild

La branche genevoise de la famille attaque la branche parisienne. En cause, un «accaparement» du célèbre patronyme. En 2002, un conflit resté secret jusqu’ici avait opposé les mêmes protagonistes mais… les rôles étaient inversés

Rothschild contre Rothschild

Banque La branche genevoise de la famille attaque la branche parisienne

En cause, un «accaparement» du célèbre patronyme

En 2002, un conflit resté secret jusqu’ici avait opposé les mêmes protagonistes. Mais les rôles étaient inversés

Des tensions dans la famille Rothschild? Ce n’est pas cela qui est nouveau. «Cela fait trois générations qu’il y a des frictions entre les différentes branches de la famille», expliquait Benjamin de Rothschild dans un entretien au Point il y a une année. La nouveauté, c’est qu’elles se règlent au­jour­d’hui au tribunal. Pire, le déballage se produit au vu et au su de tous, égratignant au passage l’image de la famille.

Comment un tel dérapage a-t-il pu se produire? Fin mars, Ariane de Rothschild, qui dirige le groupe bancaire Edmond de Rothschild, établi à Genève, lance une offensive. Avec son mari, Benjamin de Rothschild – lui-même seul fils et héritier d’Edmond, le fondateur de la banque –, elle assigne devant le Tribunal de grande instance de Paris la branche parisienne, ainsi que le révèle le magazine Challenges . Le couple vise directement David de Rothschild – cousin éloigné de Benjamin –, son frère Edouard et leur cousin Eric, qu’il accuse d’«accaparer» le nom Rothschild.

Car l’utilisation du patronyme est soumise à des conditions bien précises, définies dans un accord en partie tacite conclu entre les deux parties dans les années 1980, soutient un proche de la banque genevoise. En 1984, David relance une banque après la nationalisation deux ans plus tôt de l’établissement familial. En 1986, il est autorisé à utiliser le nom Roth­schild dans sa raison sociale. Pour ménager tout le monde, il se serait alors entendu avec Edmond pour que chaque banque utilise le patronyme accompagné d’un prénom, d’un préfixe ou d’un suffixe. La banque basée à Paris se nommera donc Rothschild & Cie Banque.

Autre point de l’accord, un descendant de James de Rothschild, l’un des cinq frères et fils du fondateur de la dynastie, Mayer Am­schel, doit être l’actionnaire majoritaire. Signe de la bonne entente du moment, chacun reçoit une part minoritaire dans l’établissement de l’autre. La branche parisienne a même disposé d’un administrateur dans la banque genevoise pendant une longue période.

Pendant des années, la cohabitation se passe d’autant mieux que chacun dispose de son terrain de jeu: les Parisiens se développent dans la banque d’affaires, tandis que les Genevois investissent la gestion de fortune.

L’affaire se complique au début des années 2000, raconte une source proche des «cousins» genevois (Benjamin a en réalité la nationalité française). David a vent du projet de Benjamin de créer une banque en ligne dont le nom serait e-Rothschild Services. Pour le Parisien, le plan bafoue le pacte familial, il n’y a ni prénom, ni véritable préfixe ou suffixe qui différencie véritablement le nom, aurait-il estimé. Cela constitue pour lui un accaparement, rapporte cette source. Flanqué de son frère Edouard et de son cousin Eric, il aurait ainsi saisi les tribunaux français. Après des échanges d’écritures judiciaires, des discussions ont lieu et les parties aboutissent à un accord, explique encore cette source. Conséquence, le projet de banque en ligne passe à l’as.

L’affaire aurait pu en rester là. Elle se corse encore lorsque la branche parisienne parvient à se rapprocher de la branche londonienne et de sa banque, NM Roth­schild & Sons. Car celle-ci compte, entre autres, une filiale à Zurich et fait de la gestion de fortune. Jusqu’ici, rapportent des témoins, le groupe Edmond de Rothschild s’était gardé de prospecter sur le marché alémanique. Petit à petit, les consignes s’assouplissent. Puis, ces dernières années, «on nous a clairement encouragés à développer toutes les activités de la banque de l’autre côté de la Sarine», explique un employé, ajoutant que «jusqu’ici, c’était un sujet tabou». Christophe de Backer, directeur général jusqu’au début de cette année, avait même annoncé son intention d’ouvrir un bureau à Zurich. Un projet qui ne s’est pas réalisé.

En parallèle, le conflit sur le nom reprend. Mais les rôles sont inversés. Ce sont les Genevois qui demandent une médiation avec les mêmes griefs que leurs cousins quelques années plus tôt. «L’air de rien, les Parisiens utilisent de plus en plus le nom Rothschild seul, dans leur description commerciale, leur logo… Or cet accaparement constitue de la concurrence déloyale», soulève un proche des Genevois. Cela commence par ce qui peut sembler un détail. Dont l’adresse internet, qui est tout simplement: www.rothschild.com. La couleuvre est d’autant plus difficile à avaler que, selon les descendants d’Edmond, le nom de domaine a été obtenu indûment.

Car, s’ils se déchirent sur leur nom, les Rothschild savent aussi mettre leurs différends de côté lorsqu’il s’agit de protéger leur bien le plus précieux face aux importuns. Ils disposent d’un comité de défense du patronyme qui intervient lorsqu’il le juge usurpé. C’est ainsi que l’adresse est saisie et déposée dans une structure commune. Ou, du moins, «c’est ce qui aurait dû se passer, comme dans les cas de figure similaires, explique encore cette source. Or, NM Rothschild l’a récupéré et David l’a obtenu par la fusion et gardé pour sa propre utilisation.» Pourtant, NM Rothschild s’était «engagé à la rendre en 2004, mais ne l’a pas fait», reprend-elle.

Mais la «goutte d’eau», c’est la nouvelle présentation du groupe, qui se proclame «The Rothschild Group». Et met en avant son expertise dans ce domaine «depuis 200 ans». De quoi voir rouge côté lémanique, où on considère cette activité comme la sienne. Lorsque la médiation échoue, il ne reste plus aux descendants d’Edmond qu’à saisir la justice. C’est chose faite.

Seul membre de la dynastie à s’être exprimé publiquement sur le sujet – le côté genevois n’a pas donné suite à nos demandes –, David ne semble pas voir le problème. Si ni lui, ni l’un de ses proches n’ont voulu répondre aux questions du Temps notamment sur l’existence d’un accord sur l’utilisation du nom, il a expliqué dans une interview au Figaro que «le droit d’usage du nom revient à notre branche depuis le début du XIXe siècle». Il se base sur le fait que «le groupe Paris-Orléans […] est le descendant, au travers des soubresauts de l’histoire, de Messieurs de Rothschild Frères, créé en 1817.» Les Genevois, eux, n’y appartiendraient plus vraiment, puisque Maurice, le père d’Edmond, «n’a pas poursuivi en 1934 sa route avec le reste de la famille».

Le banquier déplore encore que «tout cela» ne puisse pas «se résoudre par les voies habituelles, c’est-à-dire par une discussion entre nous, voire par avocats interposés». Plutôt que par une assignation, «qu’aucune tension ne laissait présager», dit-il encore, sans craindre de jeter de l’huile sur le feu. «Cet épisode ne doit pas tourner au règlement de comptes», prévient encore David, qui «espère que les Rothschild continueront leur chemin sans trop de désunion», même si «nous pouvons éprouver, comme dans toute famille, des moments de frictions, de jalousies».

Les jalousies, justement, ne manquent pas d’être évoquées. Parmi elles, on dit David envieux de la fortune de Benjamin, évaluée à 2,9 milliards d’euros par Challenges, soit dix fois plus que la sienne. Il dément se lever «tous les matins en [se] demandant quel Roth­schild est le plus riche». Côté établissements, les deux rivalisent, revendiquant chacun quelque 2800 employés, répartis dans plusieurs pays.

Les tensions ne sont pas que le résultat de rivalités. Des inquiétudes se trouvent aussi au cœur du problème. Selon la presse française et plusieurs témoins de l’affaire, ce qui taraude Benjamin et Ariane, c’est le risque que leurs cousins français finissent par vendre. «Les associés non membres de la famille prennent de plus en plus d’importance. Certes, la famille garde la majorité des droits de vote, mais pas la majorité du capital, car il faut de la place pour les associés. Ce sont eux, surtout, qui ramènent les affaires», explique la source. Et le pire, pour le couple qui veut transmettre sa banque à ses quatre filles, ce serait cela, justement: que le nom Rothschild sorte de la famille.

L’affaire s’est corsée lorsque la branche parisienne a réussi à se rapprocher de la branche londienne

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