Commerce

Routes maritimes: l'Italie veut séduire la grande distribution suisse

L’Italie investit pour convaincre les Suisses d’acheminer leurs marchandises d’Asie par le sud, les détournant de Rotterdam. Migros y voit des avantages

Neuf cents millions d’euros: ce sont les investissements publics et privés italiens et chinois prévus d’ici à 2020 pour permettre au port de Gênes de reconquérir ses lettres de noblesse. A l’ordre du jour: faire passer la capacité d’accueil de 2,6 millions de containers à 4 millions, améliorer les services et la connectivité ferroviaire desservant le centre de l’Europe.

Parallèlement, la construction du Terzo Valico dei Giovi, une ligne de train à haute vitesse partant du port ligure, permettra de rejoindre Milan dès 2021. Juste un an après l’aboutissement prévu du tunnel suisse du Ceneri qui reliera le nord et le sud des Alpes jusqu’à la capitale lombarde. En somme, le corridor traversant l’Europe verticalement est sur le point de connaître une révolution en termes d’efficacité.

Point d’arrivée de la nouvelle Route de la soie

La Péninsule entend devenir le point maritime final de la nouvelle Route de la soie planifiée par la Chine, un projet visant à relier plus rapidement la Chine et l’Europe par terre et par mer. Pour l’Italie, séduire la Suisse – stratégique pour rejoindre le nord de l’Europe – est donc une priorité. Son but: inciter la grande distribution helvétique à acheminer ses marchandises en provenance d’Asie via ses ports.

Si jusqu’à récemment, celles-ci passaient essentiellement par Rotterdam, au nord, la donne change. Chef de file depuis 2013, Migros fait arriver une part de ses 8000 containers annuels d’Asie – d’où proviennent 85% de ses importations – par le sud de l’Europe. «Aujourd’hui, 50% de nos biens d’Asie transitent depuis les ports italiens de La Spezia (85%) et de Gênes (15%)», affirme Markus Helg, responsable du département des transports internationaux du groupe. Une proportion appelée à augmenter encore ces prochains mois. Car les avantages sont bien réels.

Répartir les risques

D’abord, il s’agit pour l’enseigne de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier en répartissant les risques entre les routes maritimes du nord et du sud, explique Markus Helg. Mais pas seulement. «Les conditions climatiques méridionales sont plus favorables; nous sommes moins souvent retenus au port à cause de tempêtes et contrairement à ce que croient mes collègues, les services en Italie sont fiables et efficaces; il y a même moins de grèves qu’au nord.»

Les coûts de transport sont comparables, ajoute-t-il, mais rejoindre La Spezia ou Gênes prend quatre jours de moins qu’atteindre Rotterdam. «Si des textiles d’Inde arrivent une semaine plus tôt, cela est appréciable, sans compter qu’en raccourcissant le trajet de 4000 kilomètres, nous réduisons significativement notre empreinte écologique», fait valoir le Zurichois.

«Le port de Rotterdam est immense, anonyme. Les ports italiens sont plus petits; les risques de retard sont moindres, l’accent est davantage mis sur le client et les Suisses y sont particulièrement bien traités.» Si des infrastructures et des services de qualité sont assurés au port de Gênes, Migros pourrait envisager d’augmenter la proportion de ses marchandises y transitant. Toujours dans une logique de distribution équitable des risques, entre les deux ports ligures.

Markus Helg est confiant dans le fait que d’autres exportateurs et importateurs suisses s’apercevront rapidement de l’intérêt de passer par la Ligurie. D’ailleurs, il sent déjà le vent tourner. «Si les volumes augmentent, les coûts baisseront», relève-t-il.

Coop attentiste

En revanche, chez Coop, seul 0,5% des flux marchands – en provenance de la Turquie et d’Afrique du Nord – entrent depuis le sud de l’Europe, via La Spezia. Environ 95% des marchandises du distributeur passent par Rotterdam. Pour des raisons géographiques, le siège du groupe étant à Bâle, au nord du pays, explique un porte-parole de Coop. Et aussi parce que pour les grandes sociétés de transport maritime, le port néerlandais constitue la première plateforme portuaire d’Europe occidentale. «Concernant l’attractivité des ports méridionaux, l’ouverture du Terzo Valico sera déterminante», admet-il.

Dans un futur proche, les entreprises de fret risquent elles aussi de reconsidérer leurs itinéraires entre l’Asie et l’Europe en faveur des ports ligures. A condition, bien sûr, que Gênes soit à la hauteur de ses engagements.

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