Rev a d'abord fait son temps dans la police à Londres. Puis l'âge de la retraite est arrivé: s'il n'existe pas d'âge légal de la retraite identique pour tous outre-Manche, c'est à 60 ans qu'on rend son tablier dans la fonction publique. Mais cet homme au physique solide n'a pas voulu s'arrêter complètement. A 62 ans, il arbore aujourd'hui fièrement plusieurs casquettes. Devenu guide officiel pour l'Office du tourisme du quartier de La City, dans la capitale, il est aussi greffier dans un tribunal en banlieue de Londres à ses heures. «Bien sûr, c'est plus amusant que de rester chez moi à joueur au bridge, explique-t-il. Mais ce qui me tient surtout à cœur, c'est de me sentir actif, vivant. Utile, même. Travailler, c'est un besoin vital pour moi.»

Jusqu'à présent, au Royaume-Uni, c'est le flou qui prédominait en droit du travail en matière de retraite. Fixé à 60 ans dans la fonction publique, à 65 ans dans d'autres secteurs, et variable selon le sexe du salarié, l'âge de la retraite était pour le moins volatil. Dans le secteur privé, où la limite était théoriquement à 65 ans, les employeurs britanniques pouvaient contraindre leurs salariés à partir à la retraite dès 60 ans. Voilà qui devrait changer en 2006: le Royaume-Uni vient d'annoncer en décembre qu'il aligne son droit du travail sur une directive européenne interdisant la discrimination liée à l'âge dans le monde du travail.

Associations déçues

Concrètement, les salariés pourront à l'avenir décider librement de conserver leur emploi entre 60 et 65 ans. Les associations de défense des droits des seniors attendaient depuis longtemps cette clarification. Beaucoup ne cachent pas, cependant, qu'elles ont été déçues par la timidité du gouvernement Blair, qui est allé moins loin que ce qu'il annonçait depuis son arrivée au pouvoir, en 1997. Non content de garantir aux salariés du privé le droit de conserver leur poste jusqu'à 65 ans s'ils le souhaitent, le gouvernement britannique avait en effet plaidé, dans un premier temps, pour que ce droit soit étendu jusqu'aux 70 ans du salarié. Voilà qui avait suffi à soulever la colère des milieux patronaux.

En décembre, le Ministère britannique du commerce et de l'industrie, qui chapeaute les questions de droit du travail outre Manche, a donc recherché un compromis: à partir de 2006, les employeurs ne pourront plus mettre à la porte un salarié sous prétexte qu'il a dépassé 60 ans. Ils devront attendre 65 ans. Une fois cette limite atteinte, un employé ne pourra exiger de conserver son poste. Ce dernier pourra toutefois, s'il le souhaite, demander à son employeur de rester jusqu'à 70 ans. Mais, au regard de la loi, son patron ne sera pas tenu d'accepter.

En revenant sur ses promesses antérieures, le gouvernement britannique est parvenu à calmer la grogne chez les chefs d'entreprise. La Fédération des chambres de commerce s'est ainsi félicitée, quelques jours avant les fêtes de fin d'année, de «cette solution de compromis qui permet aux employeurs de conserver la main sur l'échéance du contrat de travail tout en octroyant un certain degré de flexibilité aux salariés qui souhaiteraient réellement tenter leur chance au-delà de 65 ans». Le compromis choisi a, de facto, tout pour rassurer les milieux patronaux, dans un pays qui flirte avec le plein emploi et accuse même des carences dans certains secteurs du marché du travail. En autorisant l'employeur à adapter ses choix, passés les 65 ans du salarié, en fonction des besoins en personnel, de la main-d'œuvre disponible et des compétences du collaborateur arrivant à l'âge de la retraite, le gouvernement britannique se réserve en fait quelque latitude sur un marché du travail de plus en plus tendu.

Précarité économique

Si ce débat a eu autant d'écho, outre-Manche, c'est qu'il va en fait au-delà de la question de l'âge légal de la retraite. En s'élevant contre la discrimination envers les têtes grises, les associations posent la question de la place des seniors dans la société britannique. Un enjeu de taille si l'on en croit les projections statistiques: elles indiquent que le Britannique moyen qui atteindra 65 ans en 2050 aura encore au moins vingt-sept ans de vie devant lui. L'âge de la retraite s'est érodé au fil des décennies, au Royaume-Uni, comme ailleurs. En 1995, le salarié mâle britannique moyen prenait ainsi sa retraite à 63 ans, contre 67 ans passés en 1950. Et arrivées à l'âge de 59 ans, les femmes ne sont plus que 53% aujourd'hui à exercer une activité salariée outre-Manche. Un progrès? Pas si sûr, rétorquent les associations de seniors qui dénoncent la précarité économique de bon nombre de retraités.

Car c'est davantage encore la question du pouvoir d'achat des plus de 60 ans qui donne finalement toute son ampleur à ce débat. Il faut savoir en effet qu'avec sa pension, une personne à la retraite perd 30% de son revenu par rapport à son salaire. En 2003, ils étaient deux?millions de retraités (sur un total de douze?millions) à se dire «en grande difficulté financière», selon un sondage Prudential et près d'un sur quatre à reconnaître chercher de petits boulots pour pouvoir joindre les deux bouts.

Pour «Age concern», une des principales associations de seniors, les retraités sont finalement les parents pauvres de la croissance britannique. La faute à qui? Avant tout à la structure du marché du travail, surtout en ce qui concerne les femmes. D'après la grande centrale intersyndicale TUC, le niveau de cotisation d'une femme est souvent trop faible. En général, les salariées cotisent moins longtemps que leurs homologues masculins, interrompant par exemple leur activité pour élever leurs enfants ou occupant des postes à temps partiel qui limitent une retraite à taux plein. A ce jour encore, seulement une femme sur deux travaille à temps plein outre-Manche alors même que l'emploi féminin n'a jamais été si dynamique.

Le témoignage de Mary-Ann met en lumière ce talon d'Achille. Caissière à temps partiel dans une supérette de la capitale britannique, elle vient de fêter ses 64 ans. En 2006, elle aura dépassé 65 ans. «Je ne vois pas comment je pourrais continuer à payer mon loyer, mes factures et mes remboursements si je suis cantonnée au chômage. J'ai calculé et si je suis obligée d'arrêter de travailler, je gagnerai deux fois moins et serai vraiment en difficulté financière. Je suis en bonne forme, je travaille bien, et j'ai tout à gagner à continuer… pourquoi devrais-je raccrocher?»