Les camions-citernes sont de sortie ces jours, malgré le printemps qui s’installe. Et pour cause, les foules se précipitent pour profiter des prix bas du mazout. «Depuis le mois de mars, les gens commandent énormément», indique Grégoire Bosson, patron de Bosson Combustibles, un fournisseur genevois. «Toute la branche est sollicitée», relève celui qui est aussi le président de Swissoil Romandie, l’association régionale des négociants en combustibles. «Nos 55 camions roulent tous les jours», confirme Daniel Hofer, directeur de Migrol, la filiale de Migros.

Chez Migrol, il faut désormais compter moins de 60 francs pour 100 litres de mazout si on a une grande maison et qu’on procède à la commande maximale de 16 000 litres. Si on se contente du minimum (800 litres), alors ça tourne autour des 80 francs. Des prix qu’on retrouve chez la concurrence, de Coop Mazout à Agrola. En avril 2019, il fallait débourser environ 90 francs pour la même quantité, selon Avenergy Suisse, la faîtière des importateurs de produits pétroliers en Suisse.

«On est en train de battre le record de prix de 2009», estime son porte-parole Martin Stucky. Les cours du brut avaient dégringolé cette année-là, dans le sillage de la crise financière.

Le poids des taxes

Désormais, c’est la pandémie qui fait tousser les cours. Le WTI (un brut texan dont le prix fait référence outre-Atlantique) a même sombré le 20 avril dans des valeurs négatives, une première historique pour du pétrole, tant l’offre surpasse la demande. Il s’est depuis repris, même s’il se montre encore volatil cette semaine.

En Suisse, les marchands de brut suivent plutôt le cours du brent (extrait dans la mer du Nord), également sous tension mais dans des proportions moindres. Un baril s’échangeait mardi autour des 20 dollars, contre 73 dollars un an plus tôt. En Suisse, les prix des combustibles (dont le mazout) ont chuté dans la foulée, de manière plus prononcée que ceux des carburants (essence, diesel), lourdement taxés.

Pour 100 litres de mazout, 25,40 francs de taxes sur le CO2, 30 centimes d’impôts sur les huiles minérales et 7,7% de TVA sont prélevés. «Si le prix du mazout reste plus élevé qu’en 2009, c’est parce que taxe sur le CO2 a été ajoutée entre-temps», souligne Daniel Hofer.

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Les carburants? «Si on fait le plein de sans-plomb 95 à 1,40 le litre [le prix moyen actuel, ndlr], l’impact de la baisse des cours du brent sera modéré, car il contribue pour une petite part au prix final, indique Martin Stucky. Les impôts et taxes incompressibles constituent aujourd’hui pour plus de la moitié du prix à la pompe.» Ces derniers – fixés à 73,45 centimes par litre – sont prélevés par la Confédération. S’y greffent le coût du transport, du raffinage, du stockage, les effets de change, la TVA et les marges commerciales. Les stations-service suisses font état d’une baisse de moitié de leurs ventes de carburants, jusqu’à 80% au Tessin, selon des informations reçues par la branche.

Si on regarde depuis le pic des années 1970, pour les combustibles aussi la demande diminue. Mais le mazout demeure la principale source de chauffage dans 39,4% des bâtiments, selon l’Office fédéral de la statistique. Un record en Europe, selon l’association Eurofuel, à Bruxelles.

Plus de brut, moins de produits finis

Les chocs pétroliers engendrés par la pandémie ont d’autres répercussions en Suisse. La part de brut dans les importations de pétrole a augmenté, ce qui permet à l’unique raffinerie helvétique – gérée par une filiale du groupe genevois Vitol, à Cressier (NE) – de tourner à sa cadence habituelle, selon sa porte-parole Florence Lebeau. La chute de la demande mondiale en pétrole a contraint de nombreuses raffineries à tourner au ralenti.

«On importe quatre fois moins de produits pétroliers que d’habitude, indique Jean-Pierre Passerat, président de Sappro, une société de Vernier (GE). Et quasiment plus de kérosène pour les avions.» Sappro fournit entre autres du carburant aux avions de Cointrin, mais ces derniers sont cloués au sol.

La Suisse ne connaît pas les problèmes de stockage auxquels font face les pays producteurs – inondés de pétrole, ils ne savent plus où l’entreposer. «On n’a pas de problème de stockage, car on réduit les importations», résume Jean-Pierre Passerat. En Suisse romande, les principaux lieux de stockage se trouvent à Vernier, Renens, Eclépens, Cressier et Collombey.

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L’an dernier, le brut importé en Suisse venait surtout du Nigeria, du Kazakhstan, de Libye et des Etats-Unis, selon Avenergy. Il arrive par oléoduc depuis Marseille.

Les produits pétroliers finis – comme le mazout – peuvent aussi être importés par rail ou via le Rhin. Pour connaître l’origine du brut dans ce cas, il faut consulter les données douanières des pays voisins, un exercice qu’Avenergy ne fait pas. La Suisse importe en général plus de produits finis que de brut et l’écrasante majorité d’entre eux sont achetés dans les pays voisins. En plus de celui qui provient de la raffinerie de Cressier, Migrol acquiert ainsi son mazout en France, en Italie ou en Allemagne. La pandémie, selon nos informations, n’a pas empêché ces hydrocarbures d’arriver à bon port.