Mars 2013. Engagée pour redresser le groupe énergétique Alpiq, confronté à de graves difficultés financières, la nouvelle directrice générale Jasmin Staiblin dévoile son plan de sauvetage. Parmi les mesures préconisées, celle qui dirigea ABB Suisse pendant six ans entend s’engouffrer dans le prometteur marché du démantèlement des centrales nucléaires. Deux ans plus tard, la société Swiss Decommissioning est créée à Olten (AG).

«Un marché très prometteur»

Aujourd’hui, Jasmin Staiblin n’est plus aux commandes d’Alpiq, qui s’apprête à quitter la bourse suisse. En 2017, Swiss Decommissioning s’est évaporée, cédée au groupe français Bouygues. Et pourtant, la physicienne allemande avait vu juste: «Le marché du démantèlement de centrales nucléaires est un marché à prendre», affirme Stéphane Genoud, professeur de management des énergies à la Haute Ecole de Suisse occidentale.

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Un marché «très prometteur», renchérit Philippe-André Künzi. L’homme est membre de la direction de la centrale de Mühleberg, mais aussi à la tête de la société allemande DfN. Rachetée en 2017 par son employeur BKW, cette entreprise offre des services de radioprotection. Elle a depuis été étoffée grâce à l’achat d’une deuxième compagnie active dans ce même rouage essentiel de la filière nucléaire.

Je suis convaincu que si BKW a décidé si vite de fermer Mühleberg, c’est pour se positionner dans ce secteur d’avenir

Stéphane Genoud, professeur de management des énergies à la Haute Ecole de Suisse occidentale

Car, contrairement à Alpiq, BKW a de l’argent. BKW qu’une autre femme, Suzanne Thoma, a su habilement piloter à travers la douloureuse crise que le marché de l’électricité a traversée, transformant l’électricien bernois en prestataire de services énergétiques.

Joli coup double

Et la radioprotection fait partie de ces nouveaux services. Cœur de métier de la nouvelle filiale DfN, cette activité rassemble les mesures prises pour protéger la population et l’environnement des rayons ionisants. Ces prochaines années, elle représentera environ 10% du budget annuel prévu pour Mühleberg. Pour rappel, la facture totale devrait atteindre 2,5 milliards de francs.

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En ajoutant cette nouvelle corde à son arc, BKW a donc fait d’une pierre deux coups, comme le confirme Philippe-André Künzi: «Pressentant que la demande pour ce type d’expertise allait devenir très importante, nous avons décidé d’acquérir ces compétences avant tout pour nos propres besoins. En même temps, il s’agissait aussi d’un investissement dans un marché avec des perspectives intéressantes.» Le groupe bernois prévoit une progression de 30 à 40% des activités ces prochaines années.

BKW a donc visiblement réalisé une bonne affaire qui lui permet de se positionner. «Je suis convaincu que si BKW a décidé si vite de fermer Mühleberg, c’est pour se mettre à l’avant-garde dans ce secteur d’avenir, analyse Stéphane Genoud. Le démantèlement d’une centrale nucléaire demande des compétences pointues, mais surtout de l’expérience. BKW pourra se targuer d’avoir les deux.»

Un marché à nul autre pareil

On a l’impression qu’une fois les centrales arrêtées, les contrats vont pleuvoir et qu’il suffira de se baisser pour les ramasser. En fait, c’est beaucoup plus compliqué

Damien Nesme, chargé de projet chez Xerfi

Mais les contours de ce «marché à prendre» sont encore flous, car celui-ci est à nul autre pareil. Tout d’abord parce qu’il demande de la patience. Beaucoup de patience. Si 165 réacteurs européens devraient cesser progressivement de cracher leur panache de fumée blanche ces dix prochaines années, des années en état de mort clinique attendent nombre d’entre eux. «On a l’impression qu’une fois les centrales arrêtées, les contrats vont pleuvoir et qu’il suffira de se baisser pour les ramasser. En fait, c’est beaucoup plus compliqué.» L’avertissement émane de Damien Nesme, auteur d’un rapport sur le sujet chez Xerfi, un institut d’études économiques français. «C’est un marché de très, très long terme. En France, rien ne dit par exemple que les 12 réacteurs qui doivent actuellement être démantelés, ne le seront pas un par un, progressivement.»

On prend les mêmes…

Un marché compliqué donc, mais un marché qui vaut de l’or: 37 milliards de dollars, selon le cabinet Adroit Market Research. Un chiffre indicatif qui ouvre bien des appétits. Et pour les assouvir, les rois du nucléaire du XXe siècle figurent en pole position. Capitalisant sur leur savoir-faire, les géants que sont Orano – ex-Areva – EDF, l’américain Westinghouse ou encore le japonais Toshiba se disputent les contrats. En Allemagne, l’entreprise publique EWN a été créée pour ces activités. Elle occupe près de 1000 personnes qui s’affairent notamment à terminer le démantèlement de la centrale nucléaire de Greifswald, plus grande centrale de l’ancienne Allemagne de l’Est.

C’est aussi outre-Rhin que BKW est allé chercher des compétences pour éliminer son réacteur, en s’assurant les services d’un consortium formé de Kraftanlagen Heidelberg et Steag Energy Systems. Un autre consortium majoritairement allemand s’occupera des gros composants. L’entreprise suisse Hindelbank en fait partie puisque le démantèlement d’une centrale requiert aussi des métiers traditionnels.

Ces entreprises vont œuvrer sous le regard attentif et vigilant des experts en radioprotection de DfN, c’est-à-dire de BKW. «Une autre particularité de ce marché, relève Damien Desme, c’est que beaucoup d’entreprises qui y interviennent sont à la fois commanditaires et prestataires. Elles vont ensuite utiliser l’expertise acquise pour générer des revenus dans d’autres projets similaires.»

BKW va continuer ses emplettes

C’est donc la voie que semble emprunter BKW qui pourrait bien encore renforcer son portefeuille de compétences dans le domaine. «Je ne peux rien dire, mais il est fort possible que nous fassions encore deux ou trois mouvements à court terme», lâche ainsi Philippe Künzi. C’est que, même si ce marché est relativement fermé, dans certaines activités comme la radioprotection, l’offre ne suffit pas pour couvrir les besoins. «La société DfN évolue dans un marché qui devient un marché de vendeurs. Nous pouvons en principe choisir nos clients, tellement la demande est importante», relève Philippe-André Künzi.

Et BKW n’aura pas besoin de regarder à l’étranger pour proposer ses services. L’âge de la retraite doit aussi sonner d’ici à 2030 pour les réacteurs de Beznau, Leibstadt et Gösgen. Le fonds de désaffectation des installations nucléaires prévoyait en 2016 un montant de 3,8 milliards pour les activités, hors gestion et élimination des déchets.

Déjà actifs sur ces sites, les «experts» de DfN ont déjà un pied dans la maison.

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