Invérifiable, dépourvue de source précise, généralement infirmée a posteriori, la rumeur joue pourtant un rôle majeur dans les marchés financiers. Elle suscite des achats et des ventes en masse, contribuant ainsi à la volatilité. Et pourtant, personne ne semble y gagner systématiquement. Une étude toute récente de l'Institut de recherches empiriques en économie de l'Université de Zurich le confirme.

Réservée à un nombre restreint de participants, toujours pressés, qui poursuivent les mêmes objectifs et se connaissent tous, la Bourse «vit» d'anticipations fondées sur des informations réelles ou supposées. L'OPEP va contingenter sa production, tel gouvernement va dévaluer, Poutine est gravement malade, Novartis va se désinvestir de Roche, Deutsche Bank et Credit Suisse sont en pourparlers: ce type de «nouvelles» exerce une influence déterminante sur les comportements des investisseurs en général, et des traders en particulier. Inutile de dire qu'un tel marché est plus que tout autre le lieu privilégié de «la rumeur».

L'étude zurichoise est fondée sur les réponses de quelque 140 petites et grandes sociétés actives dans le négoce de titres, de devises ou d'autres produits financiers, dans la gestion de fortune ou dans l'asset management. La majorité de ces spécialistes de la Bourse reconnaissent agir en fonction de rumeurs une ou deux fois chaque semaine, voire pratiquement chaque jour. La sensibilité à ces «bruits qui transpirent avant d'avoir couru», comme les appelait Gide, est particulièrement élevée chez les traders: les gérants de fortune et autres asset managers font preuve de plus de retenue. Grand négociant en titres, André Kostolany disait pourtant il y a très longtemps déjà: «Quand il s'agit de rumeurs en Bourse, un trader ne peut même pas faire confiance à son père.»

Certaines rumeurs sont des pétards mouillés, d'autres non. Pour qu'un bruit «prenne», il faut qu'il réponde à un espoir ou à une crainte, qu'il corresponde à un désir ou à une attente plus ou moins diffuse. Chose extraordinaire, une rumeur «efficace», véhiculée par le bouche à oreille, le téléphone et l'e-mail, ne met que «quelques minutes» pour envahir tout un marché, 85% des répondants l'affirment. Jadis limités à un lieu donné, les «bruits» enflent aujourd'hui jusqu'à prendre des dimensions globales, grâce à des «news services» tels que Bloomberg, qui les répercutent immédiatement, comme le souligne l'étude universitaire. La caractéristique de ce type «d'information» est de n'avoir aucune source identifiable.

Une fois que la rumeur est bien présente, l'essentiel n'est plus de savoir si on la juge croyable ou non. On se parle et on attend, pendant que d'autres négociants agissent immédiatement. Et dès que le prix bouge, 70% des traders se précipitent généralement pour suivre le mouvement. Il ne s'agit plus de savoir si l'on y croit soi-même, mais de faire «ce que le marché croit». L'étude zurichoise relève d'ailleurs que ceux des traders qui ne croient pas en une rumeur agissent fréquemment quand même dès que le prix bouge, parce qu'ils ont l'impression que «le marché sait quelque chose que j'ignore». Les auteurs soulignent que la communauté des négociants manifeste un «comportement de troupeau très marqué» et rappelle que Keynes avait déjà glosé sur ce trait de caractère, qui le confortait dans sa conviction que la théorie de «l'efficacité des marchés» relève purement et simplement de la superstition.

Déclenché par la rumeur, le mouvement collectif agit fortement sur le prix d'un titre. La plupart des participants à l'étude notent pourtant qu'ils n'y gagnent pas nécessairement. Les auteurs de l'analyse pensent même que ces transactions ne sont généralement pas rentables pour les «suiveurs». Elles peuvent l'être pour ceux qui sont à l'origine d'une rumeur, encore que les mouvements à la baisse ou à la hausse ne soient jamais exactement anticipables.

D'ailleurs, la source première de la rumeur reste souvent mystérieuse. Si certains bruits sont certainement lancés de manière délibérée, pour faire baisser ou monter une société ou un secteur, d'autres paraissent naître de manière quasiment spontanée, soulignent les auteurs, qui notent que dans un milieu vivant d'anticipations, la spéculation fleurit nécessairement.

Quelle différence y a-t-il finalement entre les comportements suscités par une information sérieuse et ceux liés à une rumeur? Selon les auteurs, la rumeur retombe rapidement, et le marché se retourne. L'information reste et exerce un effet plus durable. Ainsi, la rumeur, toujours liée au court terme, est avant tout un facteur de volatilité. En être conscient n'empêchera pourtant pas la majorité des traders de continuer à faire «ce que croit le marché».