Que pense le collectionneur russe qui a payé 250000 francs sa grande complication, doit l'envoyer en Suisse pour une réparation ou un service et apprend que l'attente durera des mois, car la précieuse montre ne peut quitter le pays sans une licence de réexportation très... compliquée à obtenir? L'ironie veut qu'une autre loi russe impose un délai pour les réparations, ce qui place le collectionneur et l'horloger suisse dans une impasse kafkaïenne.

Tel est le genre de problèmes que la délégation économique conduite par Doris Leuthard a amenés dans ses bagages à Moscou. On ne sait encore quels résultats donneront les discussions - l'affaire des montres a déjà été déviée en corner du Ministère des finances vers celui de l'économie - mais l'accueil a été chaleureux. Plusieurs interlocuteurs russes non gouvernementaux apprécient le fait que la Suisse ne soit pas membre de l'Union européenne, plus pragmatique et moins bureaucratique. On sent dans leurs propos un certain désamour face à l'UE, pour ne pas dire un agacement certain face aux donneurs de leçons. Les pays occidentaux «devraient adopter une approche plus sage vis-à-vis de la Russie», dit Andrei Kuznetsov, directeur de RSPP, l'organe de promotion des investissements étrangers à propos du conflit TNK-BP entre partenaires locaux et britanniques.

Les Russes sont par ailleurs les premiers à reconnaître que la corruption et les chicanes administratives restent les deux premiers obstacles pour faire des affaires en Russie. «Nous manquons de tribunaux spécialisés», relève notamment Andrei Kuznetsov. Il note aussi les «tendances monopolistiques» des grandes entreprises contrôlées par l'Etat.

Qu'en pense-t-on du côté suisse? La réponse varie selon la taille des sociétés. Pour ABB, submergé de commandes de transformateurs, «les affaires marchent très fort». «Ce n'est pas seulement une affaire de croissance, mais le business ici est bien plus profitable qu'en Chine», assure un représentant de KPMG.

Nestlé, présent depuis 1925 et propriétaire de 14 usines, a connu récemment un conflit syndical dans l'une d'entre elles - effet typique de la spirale inflationniste sur les salaires - et l'a résolu. Son directeur pour la Russie Bernard Meunier souligne qu'un des principaux enjeux concerne les ressources humaines et découle du choc économique et démographique consécutif à l'effondrement de l'URSS. Il n'est pas resté sans effets sur la formation des talents. Les cadres compétents sont une denrée rare, leur loyauté envers l'entreprise assez limitée.

Comme ABB, Holcim profite des besoins énormes du pays. Les Russes ont en moyenne 21 mètres carrés pour se loger - moins de la moitié de ce dont disposent les Européens. Le gouvernement veut augmenter cette surface d'un mètre carré par habitant et par an - soit 140 millions - à quoi s'ajoute un début de redressement démographique. Au total, la consommation de ciment passera de 138 millions de tonnes aujourd'hui à 250 millions dans quelques années. Holcim va investir un demi-milliard de dollars dans la rénovation complète de son usine de Shurovo et prévoit d'en construire deux nouvelles. «Nous ne voyons actuellement rien de menaçant» dit son directeur Gareth Babb.

Roland Lei non plus ne voit rien de menaçant, mais l'enthousiasme de cet entrepreneur grison est beaucoup plus mesuré. D'abord il ne croit pas une seconde aux chiffres d'inflation officiels (autour de 10%). «Le prix du ciment a augmenté de 60% en 2007, celui de l'acier de plus de 100%, les salaires de plus de 20%... Plus personne ne contrôle la situation.»

Les quelque 900 ouvriers employés par Roland Lei ont notamment construit un hôtel cinq étoiles, des bâtiments industriels pour VW, Lafarge, Holcim. Mais la majorité d'entre eux sont étrangers, moldaves notamment. Les capitaux aussi sont étrangers, comme les partenaires. Au fond, il n'y a que le sol qui soit 100% russe. «Sans les bons contacts ici, vous ne faites pas d'affaires. Et ce n'est pas sans risques. Si vous avez un problème avec la villa d'un oligarque, cela peut se répercuter sur d'autres chantiers», dit-il. Selon lui, l'eldorado russe appartient déjà, un peu, au passé.

Pour Bernard Rüeger, il n'a pas encore commencé. Le fabricant vaudois de thermomètres industriels, qui travaille notamment pour l'industrie pétrolière, a fondé une filiale avec un partenaire alémanique. Les débuts sont ardus, la certification des produits un casse-tête permanent. Le potentiel existe, mais il est dur à capter. Protectionnisme? «Bien sûr!», lance Bernard Rüeger.

Membre du comité d'economiesuisse et habitué des missions économiques, le Vaudois livre une comparaison intéressante entre la Chine, où il accompagnait Doris Leuthard il y a un an, et la Russie. «Le jeu chinois par excellence, c'est le ping-pong; les règles sont simples, c'est du tac au tac. Les Russes sont les champions des échecs. Les règles sont compliquées, et chaque coup peut prendre beaucoup de temps.»