Perspectives

Sadhguru: «Ce monde n’a pas de conscience collective»

Sadhguru, mystique et philosophe indien, vilipende les OGM, loue l’intelligence artificielle, s’élève contre la charité, plaide pour une économie inclusive et écologique, défend la mondialisation et encense les investisseurs qui, pour beaucoup, sont des visionnaires

Jaggi Vasudev, plus connu par son surnom de Sadhguru, est un habitué du Forum économique mondial de Davos. Le philosophe indien est aussi régulièrement invité par des universités et grandes institutions internationales. Ses pensées, optimistes, inattendues et parfois dérangeantes, ne passent pas inaperçues. De passage à Genève la semaine dernière, il a donné une conférence à l’ONU et a rencontré Le Temps.

Le Temps: La richesse mondiale a plus que décuplé ces trente dernières années et la pauvreté a fortement reculé. Mais paradoxalement, les inégalités se creusent entre pays et à l’intérieur des pays. Comment expliquez-vous cela?

Sadhguru: L’an dernier, nous avons produit de quoi nourrir cette planète et encore trois autres. Et pourtant 30% de la population mondiale ne mange pas à sa faim. Ce monde n’a pas de conscience collective. Je mange bien et ce n’est pas mon problème si tu as faim.

Lire aussi: Croissance et pauvreté vont de pair aux Etats-Unis  

Pourquoi devrais-je me préoccuper si vous mangez ou pas?

Parce que c’est intrinsèque à l’humain. C’est sa nature d’inclure un autre humain dans sa vie. Si c’est une personne, c’est un mariage. S’il en inclut quatre, c’est une famille; 1000 feront une communauté. S’il en rassemble un milliard, c’est une nation comme l’Inde et s’il inclut 7,5 milliards, c’est de la planète entière qu’il s’agit. L’inclusion ne requiert pas de capacité particulière; c’est avant tout un état d’esprit. En revanche, l’inégalité est le résultat des décisions individuelles ou collectives.

L’économie peut-elle être inclusive?

Si vous produisez des chemises, votre objectif est de les vendre au plus grand nombre. C’est cela une économie inclusive. Le problème est qu’une grande partie des clients potentiels peut être exclue parce qu’elle ne dispose pas de moyens financiers suffisants. En tant qu’entreprise, vous devez alors non seulement vouloir vendre mais aussi faire en sorte que les gens aient aussi les moyens d’acheter. Je ne parle pas de charité et je ne demande à personne de donner son argent aux pauvres.

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) constituent-ils une solution contre la faim et la malnutrition?

Comme je l’ai dit plus haut, nous produisons déjà trois fois plus de nourriture que nos besoins. Ils rendent certes les plantes plus résistantes aux maladies. Mais on doit comprendre qu’une fois un organisme vivant modifié, il devra l’être perpétuellement. Une génération va succéder à une autre. Les OGM ne servent que les intérêts de multinationales de semences et des produits chimiques. Ils mettent en péril l’économie agricole ainsi que la santé humaine.

Les solutions passent-elles par le petit paysan, gardien d’une agriculture riche et diverse?

Dans beaucoup de pays, la taille des parcelles de terre est très petite, ce qui constitue un frein à la productivité. Quand le paysan n’arrive pas à vivre de sa terre, dans beaucoup de cas, il se suicide. Ce phénomène est très connu en Inde mais il se produit aussi en Europe. Le petit paysan doit disparaître. Son activité n’est pas viable. S’il veut survivre, il doit se regrouper pour bénéficier des économies d’échelle.

Quel est le concept 3E que vous évoquez souvent?

Les trois E représentent l’Economie, l’Ecologie et l’Education. En Inde, nous parlons d’une économie pesant 2700 milliards de dollars par an et l’ambition est d’atteindre 5000 milliards d’ici à 2024. Lorsque nous visons un développement rapide, le risque est que l’aspect écologique passe à la trappe. Il ne s’agit pas juste de planter un arbre ou de faire une donation mais de penser dès le départ que la protection de la nature fait partie intégrante de nos décisions économiques.

Et l’éducation?

Nous n’avons jamais eu autant de personnes sur la planète. L’Inde en compte 1,4 milliard. Si vous n’élevez pas leur niveau de conscience, si vous ne leur donnez pas une éducation et une formation, c’est la recette toute trouvée pour le désastre.

Sur le plan industriel, l’intelligence artificielle (IA) et la robotisation promettent des grandes avancées. Y croyez-vous?

Absolument. Nous entrons dans une toute nouvelle dimension. L’IA sera utilisée de façon plus large que ce que nous connaissons aujourd’hui. L’appareil enregistreur que vous utilisez pour l’interview est plus fiable que vous-même. En ce qui concerne les données, les machines feront un meilleur travail que l’humain. Et elles sont plus performantes que les muscles. Nous allons vers des grands moments où les fardeaux de l’épaule ou du cerveau de l’humain seront allégés. C’est très prometteur.

Et encore: L’intelligence artificielle peut aider l’humanité. Mais attention aux dérives  

La forte démographie dans les pays en développement n’est-elle pas un frein au développement?

Si on peut retarder la mort, on devrait pouvoir aussi repousser les naissances. En réalité, on le fait déjà. A l’époque, les Indiennes accouchaient à 15 ou 16 ans. Aujourd’hui, c’est vers 21 ans, ce qui constitue un grand progrès. Cela dit, en tout temps, on ne devrait avoir que trois générations sur la planète. Aujourd’hui, beaucoup de familles ont quatre, cinq ou six générations parce que l’espérance de vie augmente et nous n’avons pas ajusté le taux de natalité à ce nouveau phénomène.

Lire également l'opinion: Pour sauver la planète, désamorçons la «bombe démographique»

La globalisation est-elle morte?

Pas du tout. Pourquoi serait-elle morte? Le maintien des cultures et identités nationales est important. On a mis des siècles pour les construire. Et cela n’est pas en contradiction avec l’ouverture au monde. Autrement, les pays investiront des millions pour se protéger les uns contre les autres. Même des pays qui n’ont jamais connu de guerre dépensent beaucoup dans les armes, juste comme un moyen de dissuasion. En matière économique, aucun pays ne voudrait cesser les échanges internationaux.

Lire aussi l'opinion: Il est temps de réhabiliter la globalisation

Mais en matière de mouvement des populations, on voit de nouveaux murs…

Une nation doit pouvoir savoir qui vient chez elle. Demain si la Suisse abolit ses frontières, il y aura des milliers, voire de millions des gens à sa porte. Est-ce bien cela que nous voulons? Personne n’a vraiment envie de quitter son pays. Nous pouvons vivre sans mur pour autant qu’on crée des opportunités là où les populations sont exsangues et tentées de traverser des milliers des kilomètres. Même si vous les accueillez, ils finiront, pour beaucoup d’entre eux, dans des bidonvilles, sans dignité et vivant littéralement comme des animaux.

La globalisation a vu naître des multinationales qui sont devenues plus influentes que des Etats. Est-ce un danger?

C’est bien la direction dans laquelle le monde avance. Au cours de la prochaine décennie, les chefs d’entreprise pèseront encore plus que les politiques. Il y a tout de même une bonne nouvelle. A présent, tout le monde pense que les investisseurs ne recherchent que le profit. La réalité est que graduellement, elles sont en train de se transformer et cherchent à créer un impact dans la société. Cela ne se produit sans doute pas à la vitesse que nous aurions souhaitée. Mais la tendance est là. Beaucoup d’industriels sont des visionnaires. Dès lors, les multinationales ne représentent pas vraiment de menace. Mais les Etats doivent aussi légiférer pour avoir un certain contrôle sur leurs activités.

Lire enfin l'interview de Sophie Swaton: «La planète arrive à un point de rupture»

Que pensez-vous de guerres commerciales entre Etats? Pensez-vous que les pays riches ne supportent pas la concurrence des pays émergents?

Il y a toujours le risque que celui qui détient le pouvoir tende à le conserver. En fin de compte, il n’y aura pas de gagnant d’un côté et de perdant de l’autre. Les entreprises, elles, ne connaissent pas de frontières; elles constituent un rempart contre des décisions biaisées et nationalistes.

Publicité