Travail

Le salaire minimum refait surface

Aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, la croissance a creusé les inégalités salariales. Même les plus libéraux redécouvrent les vertus de la régulation.

Nos économies ont-elles mal à la valeur travail? C’est en tout cas ce que suggère le baromètre d’Oxfam. Selon son dernier rapport, 10% de la population a accaparé 46% de la croissance totale des revenus entre 1988 et 2011. Aux extrémités, les 62 milliardaires les plus riches détiennent désormais une fortune supérieure à celle de la moitié de la planète. Les inégalités salariales se creusent un peu partout, insensibles aux cycles économiques ou aux promesses de lendemains qui chantent. A tel point que même les économies les plus libérales redécouvrent les vertus de la régulation. En Allemagne, en Grande-Bretagne (lire ci-dessous) ou aux États-Unis, on se remet à intervenir sur le marché de l’emploi, qui pour augmenter les minima salariaux, qui pour instaurer – pour la première fois – un salaire plancher.

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Début avril, ce sont les États de New York et de Californie qui ont annoncé leur intention de relever le salaire horaire minimal pour atteindre, à terme, 15 dollars de l’heure. Soit plus du double de la rétribution minimale fédérale actuelle. Une petite révolution copernicienne. Pour l’économiste Giovanni Ferro-Luzzi, spécialiste du marché du travail, ces deux États ont voulu rappeler qu’il est impossible de survivre autrement: «Au niveau fédéral, le salaire minimum est absurde. Il est tellement faible qu’il n’a plus aucun effet sur l’économie, si ce n’est de légitimer les salaires les plus bas.»

Entre 8 et 12 millions de working poors

Dans l’Union européenne, seuls six pays ne connaissent pas encore de salaire minimum: l’Italie, l’Autriche, le Danemark, la Finlande, la Suède et Chypre. L’Allemagne a, elle, introduit un salaire/horaire plancher de 8,50 euros début 2015. Une grande première dans un pays comptant entre 8 et 12 millions de working poors, selon les estimations. En Suisse, le salaire minimum a été balayé au niveau fédéral en 2014. Malgré quelques initiatives cantonales (lire ci-dessous), le débat est au point mort. La Fédération des Entreprises Romandes ne voit aucune raison d’intégrer un salaire minimum dans un pays qui compte parmi les plus hauts salaires au monde. Son directeur général adjoint, Olivier Sandoz, rappelle que les inégalités, mesurées par le coefficient de Gini, ont reculé en Suisse alors qu’elles ont fortement augmenté dans les pays anglosaxons. «Dans ces pays, le partenariat social est moins développé. Dans certaines branches, le dialogue est impossible et c’est alors à l’État d’intervenir pour imposer des conditions-cadres.»

Si les pays anglo-saxons ont remis le salaire minimum au goût du jour c’est avant tout parce que les petits salaires ont stagné alors que les hauts revenus prenaient l’ascenseur. Pour Giovanni Ferro-Luzzi, professeur à l’Université de Genève et à la Haute école de gestion, cette tendance est avant tout le constat de l’échec de la théorie du ruissellement, une «théorie naïve» stipulant que les revenus des plus riches seront in fine réinjectés dans l’économie générant ainsi un cercle vertueux. «Il s’agit d’un choix de société. Aujourd’hui même l’OCDE, qui reste garante d’une certaine orthodoxie libérale, admet que de trop fortes inégalités peuvent compromettre le contrat social et la croissance d’un pays.» Aux États-Unis, différentes études empiriques ont démontré que les augmentations du salaire minimum n’avaient pas d’effet négatif sur l’emploi, et pouvaient même accroître ce dernier, exemplifie l’économiste.

Le SMIC néfaste pour l’emploi

Un point de vue que ne partage pas Emmanuel Jessua, de l’institut français d’études économiques Coe-Rexecode. Il ne voit, lui, «aucun consensus théorique sur l’impact d’une hausse du salaire minimum». Pour lui, impossible de prédire le niveau que devrait atteindre le revenu plancher. Aux États-Unis, le salaire minimum représente 37% du salaire médian, contre 50% en Allemagne et au Royaume-Uni et 60% en France. «Un salaire minimum élevé incite les gens à travailler plutôt qu’à pointer au chômage mais plus il est élevé et plus il va exclure les travailleurs peu ou pas qualifiés, devenus non rentables. En France, l’introduction du SMIC a été néfaste pour l’emploi, notamment celui des jeunes.»

Stephen Bazen confirme. Spécialiste de l’économie quantitative, il a réalisé plusieurs études en France et en Grande-Bretagne afin de mesurer l’impact d’un relèvement du salaire minimum sur le chômage des jeunes. Résultat: une hausse de 4% du salaire minimum, diminue l’emploi des jeunes travailleurs de 1%. «Dans les années 80, Mitterrand a augmenté le SMIC de 10%, Chirac de 4%. Ces hausses ont été négatives pour les jeunes travailleurs. Mais cet effet disparaît si les hausses sont mesurées et réalisées sur une période continue. Lorsque Tony Blair a introduit le salaire minimum en Grande-Bretagne, l’impact a été nul car les entreprises ont été en mesure de s’adapter», explique ce professeur à Aix-Marseille Université.

L’alternative des crédits d’impôt

Le salaire minimum national est-il toutefois un bon outil de redistribution? Pas pour l’économiste Emmanuel Jessua qui dénonce une mesure «assez grossière» comprimant artificiellement la distribution des salaires. «Il est louable de chercher à augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs mais, pour limiter l’effet de pallier, l’État français a, par exemple, multiplié des baisses de charge patronales pour les salariés au SMIC.» Des mesures qui pèsent sur les finances publiques. Pour l’économiste, les crédits d’impôt permettent par exemple de mieux cibler les travailleurs dans le besoin. Et ce, sans créer de distorsions sur le marché de l’emploi.


Trois cantons en stand-by

Le net rejet de l’initiative populaire «Pour la protection de salaires équitables» en 2014 a anesthésié l’idée d’ancrer le concept de salaire minimum dans la Constitution fédérale. Ce texte, qui prévoyait un tarif plancher de 22 francs de l’heure, soit environ 4000 francs par mois, a été refusé par 76,3% de la population et tous les cantons.

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Mais des projets cantonaux ont été mis en route. A Neuchâtel, le salaire minimum est inscrit dans la Constitution cantonale depuis 2011 et un projet a été adopté par le Grand Conseil dix jours après le vote fédéral négatif. Le plancher équivaut à 20 francs de l’heure, soit 3640 francs par mois.

Mais il n’est pas entré en vigueur. Quatorze recourants, dont GastroSuisse, hôtelleriesuisse et GastroNeuchâtel, ont actionné la justice. Ils ont obtenu l’effet suspensif du Tribunal fédéral. Ils jugent le projet cantonal incompatible avec certaines CCT.

Dans le Jura, à la suite d’un vote populaire en 2013, le Gouvernement a présenté un projet à 19 fr. 25 de l’heure, soit 3500 francs par mois. En septembre 2015, le Parlement a refusé d’entrer en matière par 30 voix contre 29. Le Bureau a alors renoncé à une seconde lecture, mais la Cour constitutionnelle a cassé cette décision.

Une deuxième lecture aura donc lieu. «Mais je ne me fais pas d’illusions car la majorité de droite s’est renforcée», commente le syndicaliste Pierluigi Fedele. C’est pourquoi une seconde initiative populaire a été lancée. Enfin, au Tessin, le peuple a voté pour un projet similaire en juin 2015, mais sa concrétisation est suspendue à la décision du TF sur le cas neuchâtelois.

Bernard Wuthrich, Berne

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