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Le directeur du groupe Page, Steve Ingham, ne se sépare jamais de sa valise. Il fait le tour du globe en visitant les 36 pays où la société de recrutement de hauts cadres est présente.
© Carine Roth pour «Le Temps»

Emploi

«Les salaires élevés rendent le marché suisse très attractif»

Steve Ingham, directeur de PageGroup, spécialiste de recrutement des hauts cadres au niveau suisse et international, se penche sur ce secteur en progression. Malgré les incertitudes conjoncturelles, tant dans les pays industrialisés que dans les pays émergents, il s’y cache un grand vivier de personnel qualifié que Page déniche dans une trentaine de pays

Steve Ingham ne quitte jamais son bagage à main. Toujours à courir aux quatre coins du monde pour visiter les agences du groupe Page qu’il dirige depuis 2006, il se présente comme un homme pressé. Le Britannique de 56 ans, de passage en Suisse fin juillet, se dit tout entier dévoué à son employeur. Basée à Londres, cette société spécialisée dans le recrutement de cadres supérieurs depuis 1976 fait concurrence à Adecco et Manpower. Steve Ingham assure notamment qu’il y a encore beaucoup de talents à aller dénicher dans les villes chinoises.

Le Temps: Comment se porte le groupe Page?

Steve Ingham: Très bien. Le prix de l’action est toujours élevé [ndlr: +13% ces six derniers mois]. Nous sommes implantés dans 36 pays et seule la Grande-Bretagne connaît quelques difficultés. Le Brexit est un véritable défi pour le pays. Nous n’y échappons pas. Et nos résultats en Grande-Bretagne, soit 17% de chiffre d’affaires de Page, sont moins satisfaisants que ceux du reste du groupe. Nous avons réalisé presque 1 milliard de francs de bénéfice brut en 2017 [ndlr: 711,6 millions de livres sterling].

Vous avez également des agences en Suisse, qu’en est-il du marché helvétique?

Il se porte très bien. Nous avons ici une longue histoire et une excellente réputation. C’est toutefois un marché complexe qui se découpe en différentes régions, langues et cultures que nous devons prendre en compte. Mais c’est un pays intéressant, de par son indépendance vis-à-vis de l’Europe. Les salaires très élevés le rendent en outre très attractif pour nos clients.

Lire aussi: «La Suisse doit adapter ses compétences»

Avez-vous suivi le débat sur les salaires trop élevés des dirigeants d’entreprise?

Je peux comprendre que certains salaires choquent l’opinion. Mais cela concerne une infime minorité. Je pense fondamentalement que le salaire des chefs d’entreprise doit être établi en fonction de leurs résultats à court terme. Tant que l’entreprise performe, je ne vois aucun problème à rémunérer un directeur en conséquence, en particulier dans le privé. Ceux qui se plaignent oublient que si nous ne payons pas les talents à la hauteur de leurs responsabilités, ils partent. C’est extrêmement dangereux.

Concernant le recrutement, quels sont les marchés les plus attractifs pour votre secteur?

Il est impossible d’investir partout au même niveau: notre présence est particulièrement importante sur cinq marchés à fort potentiel – Chine, Sud-Est asiatique, Allemagne, Etats-Unis et Amérique latine. Sur ces marchés, nous n’avons généralement pas de réelle concurrence.

Il y a […] un besoin d’engagement. Beaucoup de chefs d’entreprise en manquent

La Chine, de par la mainmise de l’Etat sur l’économie, est considérée comme une destination compliquée. Le confirmez-vous?

Oui. Leurs lois et leur structure financière peuvent être un frein, le plus dur restant, au final, de comprendre la culture chinoise et de s’y adapter. Nous devons bien distinguer la leur de la nôtre. Malgré vingt-cinq ans de présence à Hongkong, motiver et encourager les Chinois à venir en Occident reste encore et toujours nécessaire.

Est-il difficile de trouver des cadres chinois qualifiés?

Aucunement. Sans forcément comprendre la culture occidentale, la plupart parlent anglais et sont très compétents. Avec un seul enfant, vous pouvez davantage investir pour son avenir que si vous en avez trois. Il y a une classe moyenne riche de talents. Au fil des années, nous nous sommes implantés sur l’ensemble du territoire et développons une couverture nationale.

Existe-t-il d’autres marchés qui, comme la Chine, demandent plus d’efforts?

Les Etats-Unis. L’immensité du territoire et la diversité des cultures nous obligent à nous adapter. New York, par exemple, est une métropole mondiale qui brasse beaucoup d’argent et est un centre de recrutement bancaire majeur. Tandis que Los Angeles est une ville moins «agressive», plus ouverte d’esprit, où nous ne recrutons pas de la même manière. Nous nous adaptons et nous diversifions.

Quelle est la qualité indispensable d’un bon manager?

L’adaptabilité, justement. Il faut pouvoir s’ajuster à son audience. Si je dirigeais cette entreprise comme il y a trente ans, je ne serais plus à ce poste depuis longtemps. Nous sommes 7500 collaborateurs chez Page, en majorité des millennials. S’adapter est indispensable. Il y a aussi, à mon sens, un besoin d’engagement. Beaucoup de chefs d’entreprise en manquent. En novembre, je serai à Tokyo, Melbourne, Sydney, Santiago, Bogota, Lima… Je prends le temps d’aller voir chacune de nos agences.

Les entreprises ont-elles vraiment besoin de vous?

Beaucoup de nos clients sont de petites entreprises. Elles ne sont généralement pas connues, et attirer un cadre qualifié peut être une tâche compliquée. Les grandes sociétés, au contraire, reçoivent beaucoup de candidatures mais peinent à trouver des personnes très qualifiées. Notre mission est de proposer les meilleurs candidats du marché. Ces derniers viennent chez nous parce que nous avons réussi à nous forger une bonne réputation.

Comment recrutez-vous?

Les clients – entreprises et cadres en recherche d’emploi – viennent à nous et inversement. Nous gérons principalement le recrutement de personnes ayant déjà travaillé, pas celles qui sortent des universités.

Quel est le rôle des écoles de management? Sont-elles utiles?

Notre présence à l’échelle mondiale exige de s’ajuster aux différentes cultures. Il y a parfois de grandes disparités des niveaux universitaires. Par exemple à Bombay, si vous demandez aux employés titulaires d’un master de lever la main, tous la lèveront. Si vous répétez l’expérience à Londres, vous n’aurez très certainement que quelques mains levées. Un diplôme n’est pas une nécessité. Il ne faut passer par une école de management que si cela s’avère utile.

[Les pays émergents] sont en avance dans beaucoup de disciplines. C’est pour cela que notre croissance y est importante

Quelles sont les compétences clés les plus demandées aujourd’hui?

Toutes celles qui touchent aux domaines actuellement en pleine croissance, comme la compliance, l’ingénierie, mais surtout et avant tout le numérique.

Les pays émergents sont une très bonne source de candidats…

Tout à fait. Ils sont en avance dans beaucoup de disciplines. C’est pour cela que notre croissance y est importante. Les villes chinoises, Shenzhen par exemple, qui n’étaient que des villages autrefois, comptent aujourd’hui des millions d’habitants. Il y a beaucoup de talents locaux à dénicher.

Cela signifie-t-il que le secteur du recrutement a encore de beaux jours devant lui?

Oui, le marché des talents ne connaît pas la crise. Le contexte reste porteur, hormis en Grande-Bretagne. La population active est confiante, tend à changer souvent d’emploi, et les entreprises recrutent plus facilement. Notre secteur a subi, en quelques années, une mutation totale. A l’époque de mes parents, une carrière se faisait dans un seul et unique poste. Aujourd’hui, ma fille de 26 ans a déjà eu deux employeurs et souhaite à nouveau changer d’entreprise.

Comment un groupe comme le vôtre a-t-il traversé les crises économiques récentes?

Même si le chômage touche tous les secteurs, il y a toujours de l’emploi. Par exemple en Espagne, nous avons connu quelques difficultés, avec un très fort taux de chômage durant la crise. Mais grâce à de bonnes décisions stratégiques, nous avons par exemple clos 2009 avec 138 millions de livres en banque.

Quels sont vos objectifs actuels?

Nous avons une vision à court terme: 10 000 collaborateurs [ndlr: contre 7500 aujourd’hui] et 1,5 milliard de francs de bénéfices, une augmentation des revenus. Je ne peux pas vraiment donner de date. Il est difficile de prédire l’avenir économique de 36 pays. Il peut y avoir une crise, des actes terroristes, une réélection de Donald Trump aux Etats-Unis… tout cela peut avoir un impact sur notre activité. Mais je reste confiant. Nous serons à 8000 collaborateurs cette année, contre 6000 il y a deux ans. Si la question du Brexit est réglée, nous sommes sur la bonne voie pour atteindre les 10 000.

Justement, quel impact a le Brexit sur votre activité? La Grande-Bretagne a-t-elle observé des départs d’entreprises?

Notre marché en souffre un peu en Grande-Bretagne. Mais la situation n’est pas aussi critique qu’on pourrait le penser. Ma théorie est qu’à 25 ans, si votre emploi ne vous satisfait plus, que vous détestez votre employeur et souhaitez en changer, c’est possible. Vous êtes jeune, vous pouvez voyager, vous partez. A 45 ans en revanche, avec des enfants et une maison, c’est plus compliqué. Pour les multinationales, c’est la même chose. Si elles ont à Londres la responsabilité de centaines d’employés, elles réfléchiront à deux fois avant de s’en aller.


Biographie

1962 Naissance de Steve Ingham.

1992/1995/1999 Naissance de ses trois filles.

1987 Débute chez Page.

2001 Page se sépare de Spherion Corporation et devient une entité indépendante, une étape marquante pour le futur patron.

2006 Devient directeur de Page.

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