L’œil de l’expert

Les salariés des banques ont fait les frais de la crise financière

2006 marqua l’apogée des performances financières des banques. Cette année-là, UBS a réalisé un chiffre d’affaires de 47,4 milliards de francs et une marge opérationnelle de 29,7%; les chiffres de Credit Suisse furent respectivement de 38,1 milliards de francs et de 37,2%.

Les établissements financiers sont des entreprises intenses en capital humain hautement qualifié. Les ressources humaines sont la source majeure de compétitivité des banques, mais elles représentent également le principal coût opérationnel. En 2007, la masse salariale représentait 72% de ces frais chez UBS et 64,9% pour Credit Suisse. Le coût salarial moyen chargé par employé était de 305 349 francs chez UBS et de 334 678 francs pour Credit Suisse.

Au-delà de la rémunération de salariés très qualifiés dans un secteur, où les employeurs se livrent une âpre concurrence pour attirer les talents, ces chiffres traduisent aussi une répartition de valeur ajoutée en faveur de la rémunération du travail au détriment de la rémunération du capital. La pénurie de talents dans une industrie en forte croissance, comme ce fut le cas dans les banques jusqu’en 2007, a donné un pouvoir de négociation important aux salariés. C’est aussi cet ordre que la crise financière va remettre en cause.

2008 fut l’annus horribilis du secteur bancaire. UBS enregistra une perte opérationnelle de 27,7 milliards de francs et Credit Suisse une perte de 14 milliards. Cependant, au cours des années 2010, à défaut de se développer, les banques ont réussi à rétablir leur santé financière. En 2013, UBS réalisa un chiffre d’affaires de 27,7 milliards de francs (– 41,3% par rapport à 2006) et une marge opérationnelle de 11,8%, contre 25,8 milliards de francs (– 32,3% par rapport à 2006) et 16,49% pour Credit Suisse.

L’analyse montre que les ressources humaines ont été le principal levier utilisé pour rétablir la profitabilité de ces deux banques. En 2007, UBS employait 83 560 salariés et Credit Suisse 48 100 collaborateurs. En 2013, UBS n’employait plus que 60 205 personnes (– 28%), dont le coût salarial moyen était de 252 172 euros (– 17,4% par rapport à 2007). Le nombre de salariés de Credit Suisse, lui, était de 46 000 (– 4,4%) pour un coût salarial moyen de 244 696 CHF (–26,9%).

Les ressources humaines ont clairement constitué la principale variable utilisée par les banques pour réduire les coûts opérationnels. Ainsi, la diminution de 10,3 milliards de francs de la masse salariale d’UBS entre 2007 et 2013 représente 94% de la réduction des coûts opérationnels de la banque sur cette période. Concernant Credit Suisse, la diminution de la masse salariale de 4,8 milliards représente 129% de la réduction des coûts opérationnels. Si, en 2007, les rémunérations représentaient 72% des coûts opérationnels d’UBS et 64,8% de Credit Suisse, en 2013, elles ne représentent plus que 62% de ceux d’UBS et 52% de ceux de Credit Suisse.

Derrière leur aridité, ces chiffres révèlent, au-delà de l’ajustement des coûts à la baisse de l’activité, une évolution de la relation de pouvoir entre les actionnaires et les salariés quant à la répartition de la valeur ajoutée créée par les activités bancaires. Les années d’exubérance financières du début des années 2000 ont donné lieu à une surenchère salariale entre les banques pour attirer et garder les meilleurs banquiers. Ces derniers ont fait jouer les mécanismes concurrentiels du marché du travail en leur faveur. Cette concurrence s’est traduite par une augmentation de la masse salariale des banques. Or, pour l’actionnaire, tout accroissement des coûts salariaux se traduit par une diminution de la marge opérationnelle à partir de laquelle sont versés les dividendes. Les années 2000 ont consacré dans les banques le pouvoir des salariés sur les actionnaires. Les années 2010 se caractérisent par une reprise du pouvoir des actionnaires. Au moment où le secteur bancaire semble sorti de l’ornière, la plus grande disponibilité des talents sur le marché du travail et le cadre réglementaire visant à limiter les rémunérations variables sous forme de bonus devraient limiter l’inflation salariale et permettre d’orienter une part plus importante de la marge opérationnelle vers la rémunération des actionnaires. Derrière le redressement du secteur bancaire s’est jouée une lutte de classes des riches dans laquelle les capitalistes, actionnaires des banques, reprennent le pouvoir sur les travailleurs, salariés des établissements financiers.

* Professeur à la Faculté d’économie et de management de l’Universitéde Genève. Auteur de l’ouvrage «Management des ressources humaines», Dunod, 2014